
Mohamed Kichouhi est un grutier qui avait trouvé la mort le 9 mars 2022 lors de la chute de la grue du chantier Bergeret / Alsace-Lorraine dans le quartier Saint Esprit. L’instruction judiciaire avait conduit l’entreprise Lapix, en tant que personne morale, et deux de ses employés devant le tribunal de Bayonne le 23 juin 2026. Mis en délibéré, le jugement vient d’être prononcé ce mardi 6 octobre. Lapix et les deux employés ont été reconnus coupables d’« homicide involontaire dans le cadre du travail ».
Alors qu’il travaillait sur ce chantier, la grue conduite par Mohamed Kichouhi s’était effondrée sur un immeuble voisin, projetant le conducteur hors de sa cabine, d’une trentaine de mètres de hauteur. Les expertises techniques sur les causes de l’effondrement ont mis en lumière un béton défectueux, dans lequel étaient posées les fondations de la grue. Il avait été coulé dans un sol trop humide et n’avait pas eu le temps de sécher. Le conducteur de travaux avait attendu neuf jours au lieu des 28 jours recommandés pour mettre les pieux. A l’emplacement du chantier, s’élèvent maintenant deux immeubles : Le Psyché, contruit par Domofrance et Zubi Mayou, construit par le COL.

Dès le 17 mars 2022, un rassemblement était organisé devant le lieu de l’accident.

Depuis, un hommage est rendu tous les ans, organisé à l’endroit même de l’accident, par le collectif de riverains et les syndicats CGT-Construction, LAB, Solidaires et FSU. La famille et les proches de Mohamed y participent.
Lors de l’hommage du 9 mars 2023, entre 100 et 120 personnes étaient présentes. Après la pose d’une plaque, le dépôt d’une gerbe par les organisateurs, et aussi de fleurs par des participants, une chaîne humaine s’est mise en place le long de ce qui fut la position de la grue par terre, à travers le boulevard.

Des billets ont été régulièrement publiés sur ce blog, commencé en mars 2023. On y trouve notamment une présentation de l’expertise sur l’accident.
Le procès du 23 juin 2026
Un responsable syndical présent avait consigné ses impressions d’audience :
L’expert judiciaire a exposé son rapport magistral sur le plan technique en le rendant accessible aux non spécialistes. Il a clairement établi que la cause principale de la chute de la grue ayant entraine la mort du grutier provient du manque de cohésion du béton entre les têtes des pieux et la base des casques. La pompe mise en place sur le chantier pour évacuer l’eau n’a pas suffit a assécher les fondations où le béton a été coulé.
La présidente a poussé chaque prévenu dans ses retranchements, elle avait sous les yeux les rapports d’enquête, elle les a confrontés à leurs déclarations de 2022. Enfin, elle a sondé la prise de conscience de leurs manquements.
Seul le chef de chantier a reconnu sa responsabilité et a exprimé son sentiment de culpabilité à la famille. Il a dit être ami avec Mohamed Kichouhi et penser chaque jour à ce qui est arrivé. Son avocat n’a pas plaidé la relaxe.
Le conducteur de travaux a tenté de biaiser ses responsabilités. Il a du mal à reconnaitre ses manquements. Son avocat a plaidé la relaxe.
C’est Lapix, en tant que personne morale, qui était poursuivie, Son représentant, présent au tribunal, était Arnaud Castillon, le PDG du groupe, venu de Paris. Il a exposé qu’il passait 1 jour par mois chez Lapix à Bayonne qui comptait une direction propre à l’entreprise qui est une institution locale. Il a dit avoir pleine confiance en ses deux salariés, expérimentés et compétents. Il a eu des mots de compassion envers la famille mais il a conclu sa déclaration par « la vie continue ».
Le jugement
Le 23 juin, la procureure avait requis : la culpabilité des 3 prévenus ; 30 mois de prison avec sursis pour le conducteur de travaux avec interdiction d’exercer pendant 5 ans ; 18 mois de prison avec sursis pour le chef de chantier avec interdiction d’exercer pendant 5 ans ; 100 000 € d’amende dont 20 000 € avec sursis pour Lapix. La publication de la sentence du tribunal pendant 30 jours sur le journal Sud-Ouest.
Le conducteur de travaux et le chef de chantier n’avaient pas d’antécédent judicaire.
L’entreprise Lapix, par contre, a un casier judiciaire chargé, avec plusieurs condamnations devant la cour d’appel, notamment pour des blessures involontaires. (c’est-à-dire des accidents du travail n’ayant pas entraîné la mort des salariés).
Le tribunal a confirmé la culpabilité des 3 prévenus. Pour la société Lapix, le jugement a suivi la procureure, à savoir 100 000 € d’amendes dont 20 000 € avec sursis. Pour les deux employés de l’entreprise, il a fait preuve de clémence : moins de prison avec sursis (24 mois pour le conducteur de travaux, et 18 mois pour le chef de chantier). Mais surtout, il n’a pas suivi la procureure sur l’interdiction d’exercer pendant 5 ans.
Pour le montant des dommages, la femme et le fils de Mohamed ont été renvoyés devant le pôle social, une juridiction a priori plus favorable aux victimes, même si cela ne remplacera pas la personne disparue. Pour les autres parties civiles, famille plus éoignée et syndicats, les dommages ont été fixés directement par le tribunal.
Une partie civile a été récusée par le tribunal, et ne sera dons pas indemnisée : la personne qui habitait dans l’appartement du dernier étage du Carré Saint-Esprit, détruit par la grue, au prétexte d’une transaction sur le travaux de réparation, comme les dommages causés se limitaient au « matériel » et pouvaient être effacés par la réparation de l’appartement.
Au final, l’essentiel est la reconnaissance de la culpabilité de Lapix comme personne morale. Même si l’amende est dérisoire et ne pèsera guère sur les profits des actionnaires.
Nous n’oublierons pas Mohamed Kichouhi. Et ferons en sorte qu’une plaque rappelle sa mémoire à l’endroit où il a trouvé la mort
Patrick Petitjean, 9 octobre 2026