
La société Lapix va être jugée le 23 juin en tant que personne morale comme responsable de la l’effondrement d’une grue à Saint-Esprit, sur un chantier entre le quai Bergeret et le boulevard Alsace-Lorraine. La chute de la grue le 9 mars 2022 avait provoqué la mort du grutier, Mohamed Kichouhi. Les syndicats et le Collectif 22-Bergeret (riverains) ont organisé tous les ans un hommage au grutier décédé. Dès décembre 2022, l’expertise avait établi les responsabilités. Il a fallu 4 ans pour que le procès se tienne. Syndicats et collectif appellent à un rassemblement le 23 juin à 13h devant le tribunal de Bayonne.
la chute de la grue et les hommages à Mohamed Kichouhi
Le Collectif 22-Bergeret a été créé juste après la chute de la grue par des riverains, face à l’ampleur du drame pour la famille de Mohamed Kichouhi et à l’impact pour les habitant-e-s touché-e-s par l’effondrement ou témoins de l’accident. Un premier hommage a été organisé le 17 mars, une semaine après l’accident

Ce chantier avait déjà attiré l’attention des riverains depuis le début des travaux, inquiétudes remontées à la mairie et aux deux opérateurs, Domofrance et le COL : irruption d’eau lors des travaux de terrassement, avec un ouvrier désemparé, seul sur le chantier ; persistance de la présence d’eau et pompage systématique, continu ; conditions et rythme de travail difficiles pour des ouvriers pataugeant dans un sol boueux ; changement de grue au dernier moment.
Le 8 mars, la grue était encore en train d’être montée.

Au matin du 9 mars, une grue achève d’être installée. Plusieurs personnes, témoins de proximité, la voyaient bouger, l’entendaient craquer. Mohamed Kichouhi, appelé en urgence pour remplacer le grutier normalement en poste, découvre un chantier très peu rassurant, vide de ses ouvriers.
Des riverains l’ont vu arriver sur la plateforme et monter dans la tour.
Quelques instants après, la grue tombe dans un grand fracas entrainant Mohamed dans une chute mortelle. La tour et la flèche de la grue s’écrasent sur l’appartement du 5ième étage du Carré Saint Esprit et en travers du Boulevard Alsace Lorraine, désert par chance à ce moment. Deux voitures sont endommagées et la façade de la charcuterie Aubard touchée.
Les propriétaires de l’appartement qui se trouvaient dans des pièces de part et d’autre de l’impact de la grue, sont miraculeusement saufs.


Chaque année, le Collectif et les syndicats (CGT construction, LAB, Solidaires, FSU) organisent un rassemblement en mémoire de Mohamed Kichouhi et en soutien à sa compagne, leurs deux enfants et l’ensemble de sa famille.
Après la chute le chantier a continué d’être envahi par l’eau de l’Adour. On voit dans la mare le reste du support qui a fait basculer la grue (photo de juin 2022). En mars 2023, des canards avaient squatté la mare


En 2023, entre 200 et 300 personnes se sont rassemblées et ont formé une chaîne humaine au travers du boulevard Alsace-Lorraine, pour matérialiser l’impact de la grue


Je me suis fait l’écho des rassemblements de 2024 et 2025 sur ce blog :

La responsabilité de Lapix, jugé pour homicide involontaire
Dès décembre 2022, le rapport d’expertise avait été communiqué aux victimes de l’accident. Sud Ouest, qui avait pu consulter ce rapport, en avait longuement présenté les conclusions le 5/12/22. Sans rentrer dans les détails techniques du rapport, ses conclusions étaient claires. Elles révélaient un défaut dans la réalisation des fondations : son basculement a pour origine une défaillance du béton dans une partie des fondations. L’expert souligne que la qualité du béton n’est pas en cause, et que le problème est à chercher dans un défaut d’exécution de certaines opérations.
Il avance deux hypothèses : « Soit le béton a été coulé dans l’eau, soit le béton frais a été envahi en partie basse avec les montées et descentes successives des niveaux d’eau des marées, l’empêchant de faire sa prise ». Est ici désignée l’influence de l’Adour voisin, soumis aux marées. L’expertise privilégie la seconde probabilité.
Le béton n’était pas au sec au moment où les fondations ont été posées. Il était imbibé d’eau en raison de la proximité de l’Adour, et le système de pompage s’est avéré inefficace (Sud Ouest, 16/06/26)
En ce qui concerne les responsabilités, l’expert avait souligné que Lapix était titulaire du marché des fondations et du gros œuvre du chantier. Si elle avait sous-traité à une autre entreprise, les factures ne faisaient pas apparaître l’opération défectueuse, qui n’entrait alors pas dans le marché de sous-traitance. Ses conclusions pointaient donc la responsabilité de Lapix.
L’enquête judiciaire a permis de confirmer cette expertise, y compris sa conclusion. Il a fallu pour cela plus de 4 années. Lapix, comme personne morale, et deux employés seront jugés le 23 juin pour homicide involontaire.
Une quinzaine de parties civiles seront présentes, parmi lesquelles la compagne de Mohamed Kichouhi, sa famille, et les syndicats.
Pour Robert Dannus, responsable de la fédération CGT du bâtiment 64, interrogé par Sud Ouest, « le scénario de cet accident est digne d’un mauvais film : il y a eu une accumulation d’erreurs et de manquements à tous les niveaux ». « En tant que professionnels du bâtiment, on a du mal à comprendre comment des gens aussi expérimentés ont pu faire autant d’erreurs. Ce type d’accident est rare en France, il fait penser à ceux qu’on peut voir plutôt sur des chantiers à l’étranger, quand il y a des problèmes de communication. Sur ce chantier, on a l’impression que les gens ne se parlaient pas et que les procédures n’ont pas été respectées », souligne-t-il.
Les syndicats et les accidents du travail
Ce n’était pas, loin de là, le seul accident de travail au Pays basque.
Lors du rassemblement le 9 mars 2024, dans la prise de parole commune des syndicats et du collectif 22-Bergeret, il avait été rappelé que chaque jour en France deux personnes meurent au travail. Une hausse de 14% en un an. C’est l’Etat d’Europe qui a le plus mauvais bilan avec 3,53 accidents mortels pour 100 000 travailleur·euses, d’après le service européen de statistiques Eurostat.
Depuis le début de l’année 2024, 17 personnes sont mortes au travail au Pays Basque Sud. Rappelons aussi qu’en 2023 au Pays Basque, 59 personnes ne sont pas rentrées vivantes du travail, dont 5 en Iparralde. Bien plus encore se blessent quotidiennement ou développent des maladies longues voire incurables. Les accident et morts au travail sont massifs mais invisibilisés. Les plus touché·es sont les ouvriers et ouvrières, les emplois peu qualifiés, de plus en plus les jeunes et les femmes.
Les syndicats se sont appuyés sur la date du 28 avril, la journée internationale pour la santé et la sécurité au travail, et sur le cas de Mohamed Kichouhi, pour faire prendre conscience de l’invisibilsation des accidents du travail.

Dès le 28 avril 2022, un rassemblement était organisé devant Lapix à Bayonne. Les syndicats ont entrepris la rédaction d’un guide, un « protocole » applicable à chaque accident grave ou mortel. Selon eux, la sensibilisation reste le meilleur moyen pour améliorer durablement la prévention en santé au travail dans les entreprises..
Publié à l’occasion du 28 avril 2025, il est devenu une référence. Le journal Le Monde s’en est fait l’écho, mettant en lumière l’accident de Mohamed Kichouhi
Selon le journal, le « protocole basque » a pour vocation à être distribué dans les entreprises et à essaimer dans d’autres régions. Il se donne pour mission de faire de la pédagogie sur le sujet en rendant visible les accidents. « Au Pays basque espagnol, les syndicats sont en avance sur ce sujet. Côté français, l’idée de faire du syndicalisme sur des morts, même à cause du travail, était vue comme problématique » (Enaut Aramendy, LAB). Le décès de Mohamed Kichoui a été un électrochoc qui a convaincu les 4 syndicats de discuter d’un mode d’action en commun
Le 28 avril 2026 encore, un rassemblement a eu lieu devant la mairie de Beyrie sur Joyeuse (Basse Navarre) après un accident mortel survenu le 30 mars.
Il n’est pas fréquent que la responsabilité d’une société soit mise en cause en tant que telle devant un tribunal, sans se limiter à des mises en cause individuelles d’employés.
C’est pour cela que le procès de Lapix, ce 23 juin, est important. Et c’est le sens du rassemblement appelé à 13h par les syndicats et le collectif 22-Bergeret.
Patrick Petitjean, 21 juin 2026