Qui veut tuer les Fêtes de Bayonne ? (2) Constats non partagés

2012

A la parole des habitants qui se libère, la municipalité répond par son « bilan partagé »des Fêtes : tout s’est bien passé, mieux qu’en 2022. Un bilan « technique », sans questionnement sur le modèle. Et pire, sans même un mot sur la mort de Patrice Lanies. Une attitude qui n’est pas passée auprès de son frère Pascal, interrogé par Sud Ouest ce 30 novembre. Deuxième volet sur les fêtes de Bayonne.

La nécessité d’une refondation des Fêtes

Un débat qui devient public en septembre

Le débat sur les Fêtes émerge des réseaux sociaux en septembre quand Sud-Ouest (édition Pays basque), consacre une double page le 9 septembre à des réactions de différentes personnalités : le président de la pena Haiz Egoa, le porte-parole de l’assemblée des jeunes de Bayonne (et promoteur des Fêtes alternatives), des élu.e.s de l’opposition. Réactions auxquelles le maire et ses adjoints ont pu répondre dans une autre double page le lendemain : voir le premier volet de cette série sur les Fêtes.

2012

Sur-fréquentation dangereuse, comportements irrespectueux devenus omniprésents, tabassage à mort de Patrice Lanies, glissement mercantile, sont les principales critiques faites, conduisant certains à réclamer un « tournant radical ». Le journaliste parle même d’« exaspération viscérale ».

L’empilement d’activités, animations et spectacles, sans logique ni sens, à seul fin de « faire du chiffre » de fréquentation, fait disparaître la magie potentielle de la fête. Pour la retrouver, il faut se réfugier dans les endroits « safe », notamment les penas.

La sur-fréquentation est mise en cause, tant en matière de sécurité (la congestion des lieux) que de développement d’une alcoolisation massive, elle-même source de dérives violentes (agressions, viols, meurtre de Patrice Lanies, autres décès liés aux Fêtes,…). La dérive mercantile est particulièrement soulignée par les élu.e.s, avec la flambée de certains prix : « les Fêtes sont devenues une machine à cash ».

Pour diminuer la densité humaine, ce sont principalement des solutions techniques qui sont mises en avant : changement des dates, élargissement du périmètre, en phase avec la municipalité. Le président de la pena y ajoute la suppression des comptoirs extérieurs : les cafetiers font 40 % de leurs recettes annuelles au moment des Fêtes. Une solution technique qui met cependant en cause la dérive commerciale.

Au-delà, faut-il remettre en cause le contenu, voir globalement le modèle des Fêtes ? L’assemblée des jeunes est celle qui va le plus loin, en dénonçant les choix politiques et la « folie des grandeurs » de la ville, avec les campagnes de pubs dans le métro parisien. Elle revendique des Fêtes organisées par les citoyen.ne.s de Bayonne à travers le secteur associatif. Mais il y a consensus pour proposer des Fêtes structurées autour de la culture, notamment de la musique vivante, basque et gasconne.

2023

Depuis cet article en septembre, la pression monte sur la municipalité pour un vrai débat sur le bilan et l’avenir des Fêtes. Les critiques se sont amplifiées, avec la création d’un collectif, une pétition, des tribunes politiques.

Collectif 2032

Le« collectif 2032 » (en 2032, on fêtera le centenaire des Fêtes) s’est constitué fin septembre. Il regroupe des acteurs des Fêtes : commerçants et restaurateurs du Petit Bayonne, syndicat patronal UMIH, Gaztetxea, Kasu, Baiona Banda, associations de riverains, Aski, le Groupment des Associations Bayonnaises (GAB, penas), etc. Il y a surtout des acteurs économiques, mais très divers, avec en plus Gaztetxea (l’assemblée de jeunes), et les proches de Patrice Lanies (Aski : ça suffit). Le collectif veut transmettre en 2032 aux nouvelles générations des Fêtes pleinement améliorées. « Nous voulons contribuer à apaiser la rue, à mettre les habitants et la culture locale au coeur des festivités, à responsabiliser les festayres et réduire l’impact écologique des Fêtes ». Le collectif promet des propositions concrètes début décembre, remises au maire, à mettre en place dès 2024 et demande à la ville de Bayonne d’organiser une consultation des habitants dès que possible.

La grande diversité du collectif (12 entités) interroge sur sa capacité à faire émerger un réel changement. A suivre quand ses propositions seront formulées.

Pétition

Plus offensive est une pétition de « citoyens bayonnais », lancée le 25 septembre. Elle compte 1673 signataires au 27 novembre, et on peut toujours la signer : https://www.change.org/p/f%C3%AAtes-de-bayonne-nous-souhaitons-une-consultation-des-habitant-e-s-mettons-les-habitants-au-c%C5%93ur-des-festivit%C3%A9s-signez-la-p%C3%A9tition-et-partagez-svp

Elle estime que le bilan des Fêtes est « trop lourd » et n’est « pas acceptable plus longtemps ». Il n’est plus suffisant d’ajuster quelques détails et de prendre des mesures techniques. L’heure n’est à repenser les Fêtes en profondeur. Consulter la commission extra-municipale des Fêtes et les acteurs habituels ne suffit pas (ce qui est le périmètre restreint retenu par le maire).

Le collectif demande au maire d’organiser une consultation des habitants dans les plus brefs délais, qui devrait traiter de tous les aspects, « dont la sécurité, l’hygiène, l’affluence, les dates, les horaires, les prix, la programmation, la prévention, la place de la langue basque, la participation des habitants et des structures privés, la communication, le transport, le stationnement ou encore la sonorisation ».

2011

Tribunes

Colette Capdevielle (élue socialiste) soulignait en août un nouveau profil (?) de festayres qui ont pour seul objectif de s’enivrer, profitant de ce que les Fêtes soient devenues « une formidable machine à cash ». Elle parlait des « barbares » qui violent et réclamait un bilan « courageux » discuté démocratiquement en dehors des cercles habituels (NDR : On n’en a pas pris le chemin). Elle sacrifiait aussi aux éléments de langage sur les Bayonnais qui ont « le sens de la fête dans leur ADN » et « l’esprit sacré » des Fêtes.

Pour sa part, l’association « Bihar Baiona – Demain Bayonne », qui a 3 élu.e.s au conseil municipal, insistait, fin septembre, sur un point peu présent auparavant, à savoir le caractère payant des Fêtes (pour le regretter), qui n’empêchait pas la sur-fréquentation et alourdissait le coût de la sécurité. Elle participe à la commission extra-municipale des Fêtes, et regrettait que les propositions faites dès 2020 avec les associations bayonnaises pour « une version renouvelée des Fêtes, de leur organisation et de leur gouvernance » soient restées sans suite.

Pendant l’hiver 2022-23, l’association a organisé des ateliers de travail pour définir des « propositions opérationnelles » : « co-construction citoyenne / responsabilité sociale et environnementale » ; « élargissement du périmètre géographique » ; « diffuser, partager la culture de la fête ».

Mais le sur-tourisme n’est pas identifié comme un problème majeur, pas plus que le modèle économique des Fêtes.

2014

De son côté, EH Bai a publié une déclaration sur les Fêtes le 24 octobre d’une tonalité beaucoup plus offensive, s’attaquant au modèle lui-même, cependant que ses propositions restent finalement très modestes.

Selon le parti abertzale, l’édition 2023 a été « celle de tous les excès », et il est impossible de « cautionner le modèle festif promu par la mairie ». Il relie l’« ambiance délétère » directement à la sur-fréquentation. Parmi les propositions jugées importantes : « la décroissance du format des Fêtes, des politiques efficaces contre les violences sexistes, la revalorisation de la culture, la baisse du nombre de déchets produits, la promotion de la langue basque, ou encore l’élargissement à d’autres quartiers ». Et, pour définir ce nouveau modèle, il en appelle aux Bayonnais.e.s et à leurs « initiatives populaires ».

La conclusion mérite d’être reprise en entier « la politique touristique et culturelle de la mairie de Bayonne est, selon nous, à remettre en cause dans sa globalité. Les Fêtes e Bayonne, la foire au jambon ou les lâchers de lanternes sont destinés à installer un tourisme de masse. Ce genre de projet rend impossible la participation des Bayonnais.e.s, il crée de fait un modèle culturel basé sur les retombées économiques, il n’est pas soutenable d’un point de vue écologique, et il aggrave potentiellement la crise du logement ».

Les élu.e.s non-majoritaires

Les trois groupes (BVO, Bihar Baiona et EELV se sont exprimés dans le magazine municipal de septembre, plus ou moins longuement selon l’espace accordé, proportionnel à leur nombre.

BVO a osé le terme « décivilisation » pour parler de la mort de Patrice Lanies et des nombreuses autres incivilités de toutes sortes. La sécurité et l’ambiance sonore sont ses principaux angles de critiques, avec le caractère payant des Fêtes, triplement rejeté : pour son caractère antisocial, pour son assimilation à un passe-droit par des festayres, et comme facteur supplémentaire d’insécurité.

Bihar Baiona a développé les mêmes analyses que dans sa tribune (voir plus haut), en insistant sur la nécessité d’une co-construction des prochaines Fêtes avec les habitants. Refusant aussi le bracelet payant, il a demandé une étude d’impact économique.

EELV a fustigé le déni par le maire et ses adjoints de leurs responsabilités dans les dérives des Fêtes ; il a dénoncé les campagnes de marketing outrancières et le « business de l’alcool éludé par la majorité ». Il a proposé de « se poser et réfléchir. Ensemble les habitants. Et pas un seul quarteron d’élus ». L’avenir des Fêtes passe par « mettre un terme à la mise en vente d’une ville où tout est permis ».

Ces angles d’attaque ont été repris lors du conseil du 19 octobre, profitant d’une délibération sur le paiement des forces de l’ordre (voir billet n°1), notamment le refus du caractère payant des fêtes ou la sécurité devenue ingérable à ce niveau de fréquentation. Et de contester les modalités de débat sur la réforme des Fêtes, où la majorité refuse plus que jamais une réflexion collective.

Pascal Lanies

Dernière intervention dans le débat public, celle de Pascal Lanies, le frère de Patrice, dans Sud Ouest du 30 novembre. Ses mots sont durs, à la mesure de la minimisation et du déni officiel de ce qui a conduit à la mort de son frère. A la mesure aussi d’un sentiment général à l’égard de ce que sont devenues les Fêtes.

Avec des très proches, il a fondé l’association « Aski » (Assez) pour honorer sa mémoire. Une affichette, avec le portrait de Patrice, a été éditée et figure sur nombre de vitrines du centre ville. Il interroge les conditions de prise en charge de son frère, et plus généralement les conditions de sécurité lors des Fêtes. Pour identifier la chaîne de responsabilités, la famille a porté plainte contre X et contre la ville de Bayonne. Elle s’est constituée partie civile.

Surtout, Pascal Lanies s’indigne que certains élus parlent d’« incident » ou d’« accident », et d’entendre qu’on ne peut pas faire de lien entre la mort de Patrice et les Fêtes, que ça aurait pu se passer avant ou après : « ce n’est pas un accident, c’est un meurtre, et il a été commis le soir de l’ouverture des Fêtes ».

2012

Il remet aussi en cause l’organisation des Fêtes. Il a l’impression d’assister à un « concours de la plus grosse affluence » dans l’espace réduit du centre ville, restreint en plus par la prolifération des bars extérieurs. Il pense que les habitants « en ont assez » et trouvent que que les Fêtes ont changé. Il fustige le « « Bayonneland » et refuse que Bayonne devienne « un parc d’attraction où l’on vienne faire ce que l’on ne ferait pas ailleurs« 

Le bilan « partagé » diffusé par le maire

Pascal Lanies avait sans doute eu connaissance de ce bilan officiel : la mort de Patrice a purement et simplement disparu de ce bilan. On ne saurait être davantage dans le déni de ce qui s’est passé lors des Fêtes. Son indignation se justifie pleinement.

Comme annoncé lors du conseil municipal du 19 octobre, le bilan « partagé » des Fêtes 2023, fait par la municipalité et les services, a été présenté à la Commission extra-municipale des Fêtes, aux cafetiers, restaurateurs, penas et forains. Puis le 27 novembre (ou le 25) aux anciens membres des conseils de quartier (dont le mandat vient de s’achever).

Au moment où ce billet est publié, il n’y a pas de compte rendu public de ces réunions. Mais les diapos qui ont introduit ces réunions sont parvenues jusqu’au Piment bayonnais. Toutes sont signées des services, et sûrement validées par le maire.

En liminaire, le bilan insiste sur le fait qu’il s’agit d’« éléments factuels », « chiffrés » : il faut ainsi comprendre qu’ils sont donc incontestables, et loin des réactions subjectives et émotionnelles des habitants. Voici donc quelques chiffres, les grands chapitres présents dans le bilan.

Indicateurs de fréquentation (2 diapos)

Les indicateurs choisis sont tous en forte hausse sur 2022 : téléphones portables, + 19 %; Bus de nuit, + 27 %; trains, +300 %; camping, + 39 % (saturé) ; pass d’entrée, + 18 % (285 600) ; 147 journalistes accrédités, en forte hausse.

Au total, l’estimation officielle est de 1 300 000 participants, en hausse de 20 % sur 2022. Avant le covid, en 2019, elle se montait à 900 000 participants.

Sécurité (4 diapos)

Le dispositif a été amélioré (il est décrit) et s’est avéré efficace

Le périmètre a été saturé au moment de l’ouverture et de la fermeture, ainsi que pour le réveil du roi Léon. Il est reconnu que l’accès des secours et le dégagement des personnes étaient rendus difficiles.

La gare routière (Lesseps) a bien fonctionné, mais la Place des Basques était au-dessus de ses capacités. Les concerts ont été volontairement interrompus à 2h30 pour la desserte des gares.

Malgré la pression « les dispositifs ont tenu bon ».

Il y a eu une activité très dense des services, avec un grand nombre de verbalisations pour stationnement sauvage, mictions publiques et nuisances sonores.

Secours et prévention (2 diapos)

« Un dispositif rodé et efficace ». Complété cette année par une équipe mobile à la gare routière. Il y a eu 1 322 prises en charge nocturne de festayres, en augmentation de 2,8 % sur 2022, moins forte que celle de la participation (NDR : il serait donc malvenu de se plaindre des excès). Il y a eu des moments de forte tension : le secteur Mayou / Victor Hugo au moment des cérémonies, les secteurs Halles, quais de la Nive et Porte d’Espagne tous les soirs.

Pour la prévention, 15 000 éthylotests ont été distribués, des actions de prévention ont eu lieu au camping et des maraudes dans le périmètre, avec une association spécialisée dans la lutte contre les addictions. Le bilan souligne le rôle des 58 penas et des deux points de repos dans le dispositif de prévention.

Hygiène et propreté (2 diapos)

2023

28 blocs sanitaires sur 9 sites, dont 15 urinoirs. Et surtoit 80 nouveaux dispositifs (60 féminins, 10 mixtes et 10 masculins). Au final, 80 m³ d’urine collectés. « Un bilan global satisfaisant », malgré la rémanence importante de l’odeur d’urine

« Propreté, une intervention qui atteint ses limites » : globalement, l’état de la ville a été « très sale cette année » (NDR : les habitants sont d’accord) et les services étaient à la limite de leurs possibilités. « La cohabitation a été compliquée » entre le nettoyage et les livreurs le matin, « en raison de la configuration de la ville ».

2012

Animations culturelles et festives (4 diapos)

« Mise en avant de la musique vivante: bandas, orchestres, choeurs ». 1300 musiciens dans l’espace public, 200 de plus qu’en 2022. Professionnalisation des grandes scènes avec des artistes de renom. Diversité des genres musicaux place de la République.

Penas (avec la sono à l’intérieur) et associations ont joué un « rôle majeur » dans cette mise en avant.

« Succès de toutes les animations », avec mention des animations portées par les penas : la foulée du festayre (10 500 participants) et la Nive en fête (200 participants). Mais le plus gros succès est celui de la course de vaches : 17 000 entrées, 3 000 de plus qu’en 2022, la place Paul-Bert devenant trop petite.

Succès aussi pour tous les spectacles, dont la journée des enfants, le festival de la force basque (12 000 participants), les manifestations sur l’eau et le « très beau corso ». Et en bas de cette diapo, un « NB : beau succès populaire des corridas »

Transports et stationnement (2 diapos)

Le parking et les espaces publics ont été saturés, la pression du stationnement sauvage a été énorme. Le parking des Fêtes a été saturé, avec 19 454 clients au lieu de 18 599 en 2022. Une offre renforcée, avec 3 parkings a été mise en place pour les vélos et les deux-roues.

En ce qui concerne l’offre de transports publics, il y a eu 210 000 voyages entre 20h30 et 4h en 5 jours, en hausse de 37 % sur 2022. Txiktxak proposait cette année un forfait pour les 5 jours des Fêtes, qui a connu « un vif succès », avec 18 500 vendus et 2 500 gratuits.

budget

Les recettes / dépenses confirment que la sécurité / secours représentent plus de la moitié des dépenses, et les animations 25% seulement.

capture d’écran

Un bilan surréaliste

Des chiffres, cela permet de tenir à distance tout bilan politique, loin de la réalité. Il n’est pas certain qu’il ait satisfait les différents cercles où il a été présenté. Les problèmes sont gommés ; meurtre, viols, violences sexistes sont évacuées. Mais on sait tout sur les toilettes. Les incivilités se réduisent à l’urine. L’autosatisfaction parcourt tout le document.

Ce bilan est stupéfiant, mais après tout, il ne s’agit que d’un bilan technique, fait par les services, et seulement destiné à ouvrir une discussion. Mais validé obligatoirement par le maire. Est-il encore « connecté » à ce qui se passe dans sa ville ?

On en reparlera dans le prochain volet de cette série.

En attendant, on ne peut que sursauter, de nouveau, sur les mots du maire dans l’édito pour la plaquette de pub pour les fêtes de noël : « Grâce à un florilège d’animations, Noël reste un rendez-vous festif, culturel, commercial incontournable à destination tant des habitants que des visiteurs ». Noël était connu comme fête familiale. Cela devient un élément d’une politique commerciale et touristique. Le modèle municipal pour les Fêtes de Bayonne s’étend désormais à celles de Noël, après la foire au jambon et le lâcher de lanternes.

Patrick Petitjean, 1er décembre 2023.

Et merci à Xan Ansalas pour ses photos des Fêtes

Qui veut tuer les Fêtes de Bayonne ? (1)

2011

La mort de Patrice Lanies lors des dernières Fêtes a servi de révélateur au tour insupportable pris par ces fêtes au fil des ans. Poursuivre sur le même modèle ne peut que conduire à la mort des Fêtes. Nombre d’habitants l’ont bien compris, qui débattent depuis cet été de la manière de les refonder. Ce n’est pas la direction prise par le duo Etchegaray et Ugalde pour qui seuls des ajustements techniques seraient nécessaires, sans changer de modèle. Premier volet de 3 articles sur les fêtes de Bayonne.

On ne peut continuer ainsi

Que reste-t-il d’une fête populaire ? Un méli-mélo programmatique occultant des réussites culturelles de moins en moins nombreuses, la surfréquentation, un centre ville devenu quasi-inaccessible pour ses habitants, l’alcoolisation à outrance et la saleté des petits matins qui va avec, la multiplication des incivilités et des agressions sexuelles, des habitants qui fuient Bayonne le temps des Fêtes.

Dans un tel contexte, l’assassinat de Patrice Lanies, pour avoir voulu dissuader un homme d’uriner sur sa porte, a été la goutte d’eau qui fait déborder l’exaspération des habitants. Il n’est plus possible de continuer comme cela, telle est le sentiment qui se diffuse dans la ville depuis août dernier.

2011

Sud-Ouest (édition Pays basque), en journal local parfois sensible à l’atmosphère de la ville, ne pouvait que s’en faire l’écho. Il a consacré une double page le 9 septembre avec les réactions d’habitants :«  beaucoup sont pour un tournant radical ».

Une pétition citoyenne

Depuis, les critiques se sont amplifiées, avec la création d’un « collectif 2032 » (en 2032, on têtera le centenaire des Fêtes, du moins il faut l’espérer) composé d’acteurs des Fêtes, et une pétition de « citoyens bayonnais », lancée le 25 septembre. Elle compte 1670 signataires au 17 novembre, et on peut toujours la signer : https://www.change.org/p/f%C3%AAtes-de-bayonne-nous-souhaitons-une-consultation-des-habitant-e-s-mettons-les-habitants-au-c%C5%93ur-des-festivit%C3%A9s-signez-la-p%C3%A9tition-et-partagez-svp

Je reviendrai dans le 2e volet de cette série, sur les différentes critiques faites, et qui vont très au-delà de ce qui est reconnu par les élus, à travers les prises de position de groupes d’habitants et d’élu.e.s de l’opposition municipale. Dans le 1er volet, je vais d’abord passer en revue la défense de leur modèle des Fêtes par le maire et ses adjoints, en partant de la 2e double page consacrée aux Fêtes par Sud Ouest le lendemain 10 septembre, avec les réactions des élus. Une défense qu’ils ont prolongée lors du conseil municipal du 19 octobre.

Les élus face à Sud Ouest

Pierre Mailharin, le journaliste auteur de ces deux articles, s’est appuyé sans détour sur les critiques entendues pour poser des questions directes, voir « punchy » aux trois principaux responsables : Jean-René Etchegaray (JRE), le maire ; Yves Ugalde (YU), l’adjoint à la culture et à l’évènementiel ; Christian Millet-Barbé (CMB), l’adjoint à la sécurité ; ainsi qu’Henri Lauqué (HL), président depuis 28 ans (mais oui!) de la commission extra-municipale des Fêtes (non-élu). Aux questions posées, les réponses des élus font apparaître plus que des nuances, entre un YU à fond dans le négationnisme des problèmes rencontrés, un CMB qui ne sort pas de sa fonction sécuritaire, et un JRE plus flou, moins bloqué, prêt à envisager des changements cosmétiques. Aucune interrogation sur le modèle actuel des Fêtes, au contraire. Tous mettant en avant des réponses techniques. Et tous sur la défensive.

Les articles de Sud Ouest étant réservés aux abonnés du journal, voilà donc ici l’essentiel (à mon avis) des questions / réponses des élus.

Pas d’exaspération des habitants.

JRE conteste d’emblée le journaliste qui affirme que « les Bayonnais sont exaspérés » par des « Fêtes saturées ». Il ne veut parler que de « surdensité », conséquence du « théâtre exceptionnel » que constitue le centre historique. Il évalue la participation à 1,3 millions de personnes (le Sous-Préfet a avancé 1,4 millions) sur 5 jours, avec une hausse vertigineuse de la fréquentation des campings, + 45 %, ce qui est une manière de pointer les jeunes du doigt.

Mais surtout, qu’on ne voit pas dans le marketing territorial éhonté de la ville (et des journaux) pour attirer les gens, non, c’est un phénomène « psychosociologique » post-covid, dit JRE.

Quant à la disposition géographique du centre ville, HL rappelle que l’amplitude géographique a déjà été élargie, ainsi que l’amplitude horaire, mais que cela n’a rien changé à la densité. Ce n’est pas surprenant, et un nouvel élargissement des lieux attirera davantage de fréquentation. C’est un phénomène bien connu de la circulation automobile : quant on ouvre de nouveaux espaces pour les voitures, elles l’occupent. C’est l’effet « aspirateur ».

2023

« la surfréquentation n’est-elle pas devenue très dangereuse ? »

En réponse à cette question du journaliste, CMB est dans un complet déni : « pas de comportements anormaux qui auraient pu être générés par cette densité, une baisse spectaculaire de la délinquance », « c’était assez exemplaire »… Il admet quant même les plaintes pour viol et le « drame absolu de la mort de Monsieur Lanies ».

JRE abonde dans la minimisation « il y a eu deux fois moins de gardes à vue ». Selon CMB encore, le PC sécurité n’a jamais été alarmé. La densité peut provoquer des bousculades, des piétinements, mais c’est tout. Ce n’est pas ce qui remonte des témoignages, en particulier des femmes. Difficile de se sentir en sécurité dans une ambiance violente et machiste.

2014

YU donne dans l’indécence, expliquant que la mort de Patrice Lanies n’est pas liée aux Fêtes, qu’elle aurait pu se produire avant ou après, que de tels « faits dramatiques » se produisent aussi ailleurs et avec moins de concentration humaine. Circulez, il ne s’est rien passé…

JRE et CMB reconnaissent la quasi-impossibilité des secours d’accéder au coeur de la fête, et même des services de sécurité à pied.

Si JRE admet qu’il faudra peut-être brider les Fêtes, en limitant leur jauge à la fréquentation de 2023, « il ne sera pas celui qui mettra un terme à ce qui est leur ADN ». Attribuer une caractéristique biologique aux Fêtes, c’est de l’anthropomorphisme, mais il n’est pas certain que cela signifie plus que : on ne changera rien.

Incivilités et musiques : JRE en ami des cafetiers restaurateurs

2023

A propos des nuisances sonores, question soulevée par le journaliste, JRE intervient en défense des cafetiers : « une immense majorité de cafetiers jouent magnifiquement le jeu, qu’il ne soit pas écrit que le maire est furieux contre eux ». Il n’y a que quelques brebis galeuses, 35 PV seulement ont été dressés, avec la moitié de récidivistes. Cette défense des cafetiers est une constante de JRE et de ses collègues.

Est soulevée aussi la question de la musique en plein air, ce que certains habitants appellent « une discothèque à ciel ouvert ». En journée, la musique est plébiscitée par les habitants.

2012 Plébiscitée, mais de plus en plus étouffée

HL et JRE défendent les « propositions musicales » en soirée, malgré les abus (selon eux) de certains DJs qui proposent de la musique « de fête » (?), et à condition d’éviter la cacophonie (qui est pourtant ressentie par les habitants). YU va dans la surenchère : « sans proposition à la dimension de la fréquentation, on provoque une forme d’errance. On l’a vu à la foire au jambon, à partir de 20h c’est devenu glauque ».

2015

Les mictions publiques sont une autre incivilité mise en avant. A l’évocation du modèle « Pampelune » par le journaliste, où les bars ouvrent leurs toilettes au public, YU reconnaît que les comptoirs extérieurs empêchent de le faire à Bayonne, mais que « une opposition radicale aux comptoirs extérieurs » (souvent rejetés par des habitants) « serait une fausse bonne idée », source d’insécurité. JRE et bien plus nuancé : selon lui, les comptoirs extérieurs sont là pour réguler les choses, mais ils participent d’une vraie « forme d’exaspération ». Et il propose d’y répondre par une « gouvernance consolidée ». Il s’en expliquera davantage en fin d’entretien.

Quand le journaliste évoque la critique des habitants sur le caractère commercial des Fêtes qui prend le pas sur la dimension culturelle, JRE rétorque qu’il refuse de leur « faire un procès général » : « ils font certainement de bonnes affaires pendant les Fêtes, et la plupart jouent le jeu et participent à l’animation de la ville toute l’année. A ceux qui nous disent que les Fêtes devraient être financées par les cafetiers, ce n’est pas réaliste deux secondes ».

Cette défense du modèle commercial et économique des Fêtes s’étend au maintien de leur caractère payant (le bracelet), une cible récurrente des élus minoritaires ou oppositionnels.

« On va convoquer le temps et l’espace » (JRE)

Changer les dates, élargir le périmètre des Fêtes, sont les solutions miracles avancées par les élus pour reprendre en mains les Fêtes. Ce sera le cas en 2024, pour cause des JO : elles auront lieu entre le 10 et le 14 juillet. Une expérimentation selon JRE, qui paraît ouvert à la recherche de nouvelles dates, y compris en juin ou septembre. Il est aussitôt recadré par YU, pour qui refuse une éventuelle concurrence avec les voisins (Dax, Mont-de-Marsan et Pampelune) et les difficultés pour la présences des enfants en dehors des vacances.

Pour l’espace, on réfléchit, disent les élus en choeur. Eloigner les forains sur les Allées Paulmy, pour libérer les Allées Boufflers et le Réduit, les habitants sont favorables mais pas les forains. Annexer Saint-Esprit ? Ou même, selon HL, s’étendre quai de Lesseps, aaprès l’Atalante et le Didam, pendant quelques années avant le démarrage du grand projet urbain ? Pour YU, ce ne sont que des « concepts ». L’élargissement à Mousserolles (réalisé cette année), et les forains à Paulmy, cela suffit.

La gouvernance

Selon le journaliste, il est reproché que les décisions pour les Fêtes ne soient prises que par un petit groupe de personnes. Ce à quoi JRE répond qu’au final, il sera toujours le seul responsable en tant que maire, celui qui peut être déféré devant un tribunal. Il récuse le procès trop rapide fait à la commission extra-municipale des Fêtes. YU et HL abondent dans son sens. Selon HL, 90 % du programme vient de propositions d’associations à travers cette commission

JRE annonce des constats partagés et un élargissement des consultations : cafetiers-restaurateurs, forains, penas (les acteurs économiques) et même des représentants des habitants. Cela reste très loin d’un vrai débat public, ce que confirmera le conseil municipal du 19 octobre.

le Conseil municipal du 19 octobre

Le débat sur les fêtes a pointé son nez lors du conseil municipal du 19 octobre à l’occasion d’une délibération à voter pour rembourser à l’Etat les frais de participation des forces de l’ordre à la sécurité lors des fêtes. En répondant aux interventions de plusieurs élus des oppositions (Mixel Esteban, Henri Etcheto, Mathieu Bergé et Sophie Herrera-Landa) en marge de la délibération financière, interventions sur lesquelles je reviendrai dans le 2e volet, le maire et son adjoint à la culture ont pour l’essentiel confirmé leurs réponses de septembre à Sud Ouest.

Ce débat est accessible sur la vidéo du Conseil, approximativement entre 1h54 et 2h24.

JRE a informé que le bilan était en cours au sein des commissions municipales, et invité les élus à y participer. Comme bilan, JRE s’est posé en victime impuissante d’une part de la structure médiévale de la ville, d’autre part de la surfréquentation : « il faut le reconnaître, on n’y peut rien ». Après le bilan, les perspectives : JRE a confirmé les deux points en discussion : les dates, et le périmètre géographique. Autant dire que la discussion est étroitement encadrée par JRE.

Tout en annonçant une séance spéciale du conseil municipal le 4 décembre pour conclure le débat sur les Fêtes, il a tout aussi étroitement défini le périmètre des habitants autorisés à débattre d’ici-là : Dans l’ordre, les cafetiers-restaurateurs, les associations des Penas (soit les acteurs économiques, et les membres des Conseils de quartier (quelques dizaines de personnes). Tout cela, très loin donc des habitants. JRE a insisté sur le fait que c’est le Conseil qui décide et que lui est seul responsable. Et qu’il n’est pas question de remettre en cause les Fêtes (comprendre leur modèle), comme le veulent certains habitants.

Mais un débat où les participant sont quasi exclusivement les acteurs économiques des Fêtes, ceux qui en tirent profit, est biaisé d’avance.

Quant à YU, il a commencé par un lapsus très révélateur, en parlant de la mort de Patrice Lanies comme d’un simple « incident », avant de se reprendre rapidement et de la qualifier de «accident dramatique ». Et de confirmer son argumentation de septembre dans Sud Ouest : il y a aussi des incidents dramatique ailleurs, c’est moins grave à Bayonne qu’ailleurs, il y a les mêmes incivilités que ce soit payant ou non, l’augmentation de la fréquentation est générale. Bref, circulez, il n’y a aucun problèmes avec les Fêtes. On est dans l’extrême conservatisme.

Autres fêtes, mêmes problèmes

Le refus de changer de « logiciel » pour les Fêtes les conduisent à terme dans le mur, et à leur fin. Faudra-t-t-il compter sur le Préfet pour ramener les élus au sens des réalités ? Il vient de le faire en ce qui concerne les lâchers de lanternes à Bayonne au moment de Noël, qui seront interdits à partir de 2024, à cause des risques d’incendie. Il aurait pu mentionner aussi l’aspect environnemental, d’envoyer des déchets dans l’atmosphère. Sans surprise, YU a regretté cette décision dans Mediabask, au motif qu’il s’agissait d’un « moment féérique » et que les retombées économiques étaient importantes. Et déjà une « tradition », donc à ne pas remettre en cause, même si elle ne date que de 2014.

La question de la foire au jambon est aussi revenue dans l’actualité ces derniers jours. Une tradition dite « ancestrale », dont la fréquentation avait explosé en 2023, avec 460 000 participants, des foules compactes rendant impossible les dégustations. On y est venu pour boire, comme pour les Fêtes. Et là encore, JRE ne propose qu’un changement de date, sans remise en cause du modèle et du marketing territorial

Il est urgent de changer de modèle pour redonner envie aux habitants de faire la fête, de participer à la fête de leur ville. C’est la question.

A suivre

La logique de la pétition de « citoyens bayonnais » (voir plus haut) est inverse de celle de JRE et YU. Elle donne des pistes pour refonder et sauver les Fêtes de Bayonne, même si elle a quelques manques. J’y reviendrai dans le 2e volet.

Dans ce 2e article, on reviendra sur d’autres problématiques dont certaines (mais pas toutes) ont été soulevées par les élus non-majoritaires, comme l’environnement, l’alcoolisation, le bilan carbone, l’importance des violences sexistes et le support qu’elles trouvent dans l’ambiance de violence et de machisme amenée par les corridas, la folklorisation et l’infantilisation au détriment des cultures populaires basques. Et ce qui fait tenir le modèle actuel, le marketing territorial et le surtourisme valorisé au-delà des fêtes.

Dans le 3e article, je tenterai de sortir du conformisme des débats de l’institution municipale : sauver les Fêtes de Bayonne nécessite plus de débat public, de radicalité et d’imagination.

Xan Ansalas pour les photos des Fêtes.

Captures d’écran du Conseil pour les élu.e.s

Patrick Petitjean, 18 novembre 2023

En complément de dernière minute

Ce samedi 18 au matin, quand ce billet part sur le site du piment, Sud Ouest publie des « brouillartas » où il se paie (gentiment) YU (adepte aussi de l’ADN)

Au feu les lanternes

Un risque de propagation du feu. Voilà, d’après la préfecture, la menace que font peser les lanternes volantes lâchées à Bayonne pour Noël. Les représentants de l’État soulignent que les pompiers partagent ce constat. Fermez le ban. Ce sera la dernière des lanternes cet hiver. Et l’adjoint à la culture de Bayonne, Yves Ugalde, de tiquer. « Il y a un débat », lâche-t-il. Cela ressemble plus à un désaccord profond, au vu de sa grimace. Il faut dire que le très « instagrammable » lâcher rassemble chaque année des milliers de personnes.

Noël jusqu’à 23 heures

Noël toujours, et toujours à Bayonne. Où le même Yves Ugalde a évoqué, lors de la présentation des animations de fin d’année, les efforts réalisés par la mairie en matière de sobriété énergétique. Ici, les décorations lumineuses de Noël, des LED peu consommatrices d’énergie, sont éteintes à 23 heures. La facture s’en voit considérablement allégée et l’environnement se porte mieux. Seulement voilà, un débat (encore) existerait à propos de futurs efforts. « Ce débat existe, assume Yves Ugalde. Je fais partie de ceux qui restent vigilants : les efforts environnementaux sont fondamentaux, mais il ne faudrait pas que l’ADN de notre ville, qui aime Noël, en pâtisse. »

Bayonne Saint-Esprit : 22 quai Bergeret, la lutte continue

(mare au canards)

Jeudi 12 octobre, le collectif 22-Bergeret a organisé une réunion publique pour présenter ses propositions quant au futur du chantier interrompu depuis la chute de la grue, provoquant la mort du grutier, Mohamed Kichoui ; un chantier devenu friche. Le collectif avait invité la mairie de Bayonne, les deux constructeurs (Domofrance et COL) et l’EPFL propriétaire du terrain pour réagir en direct aux propositions. Ils étaient présents, sauf l’EPFL.

Le projet, le collectif, l’état des lieux

Plusieurs articles ont déjà été publiés sur ce blog à propos de l’accident de grue et du projet de construction. Voir en déroulant les différentes parutions du blog.

Rappel du projet

Le terrain avait été acquis par l’EPFL-PB (Etablissement Public Foncier Local du Pays basque, chargé de gérer le foncier pour le compte des communes) en 2014 pour le compte de la ville de Bayonne. Il est situé entre le quai Bergeret et le boulevard Alsace-Lorraine.

Le projet comporte deux bâtiments, 5 et 4 étages plus attiques, 1 parking souterrain. Domofrance (une filiale d’Action Logement pour l’Aquitaine), sur le bd Alsace Lorraine avec une trentaine de logements. Le COL (Comité Ouvrier du Logement, coopérative issue du mouvement des Castors au Pays basque après-guerre, aujourd’hui spécialisée dans l’accession sociale à la propriété et dans les projets participatifs) avec 15 logements pré-affectés par la ville de Bayonne pour une résidence participative seniors. Tous les logements sont proposés en accession sociale avec BRS (Bail Réel Solidaire), où le foncier reste public (pas de spéculation donc) et seul l’appartement est privé (avec des contraintes en cas de revente)

L’accident, le collectif de riverains

Le 9 mars 2022, la grue s’effondrait quelques heures après son installation dans un terrain inondé. Le grutier était tué, et l’immeuble voisin (le Carré Saint-Esprit) très endommagé. Le dernier étage était détruit et ses occupants, présents à l’intérieur, échappaient par miracle à la mort.

En solidarité avec toutes les victimes, un collectif a été créé par des riverains, pour obtenir la mise en sécurité du chantier, obtenir toutes les informations sur l’accident et ses suites, réfléchir à l’avenir de la parcelle.

Le 9 mars 2023, il a organisé un hommage au grutier, Mohamed Kichoui, avec les syndicats CGT et LAB du bâtiment. Plus d’une centaine d’habitants ont répondu à l’appel, pour manifester leur solidarité… mais sans aucun représentant de la mairie.

(plaque d’hommage)

L’état des lieux

Le chantier n’a pas repris, et s’est transformé en îlot de fraîcheur apprécié des riverains, dont une mare aux canards (voir photo à la une) et aux poissons. La végétation a aussi repris ses droits.

(Mare et retour du végétal en octobre 2023)

En septembre, les travaux de réparation de l’immeuble voisin ont débuté, pour plusieurs mois. Les ouvriers ont constaté les difficultés de fixer l’échafaudage côté chantier, sur une mince bande de terre molle entre la mare et l’immeuble.

(échafaudage sur le carré Saint-Esprit)

Pour un jardin mémoriel

Les riverains refusent l’effacement de l’accident mortel de Mohamed Kichoui et des autres victimes. Le chantier ne peut être relancé tel que comme s’il ne s’était rien passé. C’est pourtant ce qui semble être la première préoccupation de la mairie et du COL au vu de leurs annonces répétées de date pour cette reprise.

La proposition du collectif est d’inclure dans le projet un espace vert public, de taille suffisante, en plaine terre, qui constitue un espace mémoriel. Il y a actuellement dans l’ancien projet un tout petit espace vert privé (destiné à être un jardin partagé pour les propriétaires du bâtiment du COL). Evidemment inacceptable.

Le collectif a bien conscience que cela nécessite une modification du PC (Permis de Construire), voire une modification simplifiée du PLU (Plan Local d’Urbanisme)

A quelques blocs de l’îlot Bergeret (l’îlot Vigilant entre les rues Muscard, Bourbaki et Argote), un tel espace vert public avait pu être glissé dans un projet immobilier du COL (toujours en BRS), tout en nécessitant une modification du PLU (faite en 2019), une délibération du conseil municipal (en 2022) et une modification du PC. Les travaux vont commencé.

Le quartier est en demande d’espaces verts. Pourquoi ce qui a été possible pour Vigilant ne le serait pas pour Bergeret ?

Remettre sur le tapis la totalité du projet, y compris la programmation de logements

Le collectif avait fait au printemps dernier un sondage auprès d’une centaine de personnes. Sans surprise, les deux besoins qui sortent en premier sont les espaces verts et les logements, principalement les locations sociales. Sans surprise non plus, au vu de l’îlot de fraîcheur qu’est devenu le chantier, les habitants ne souhaitent pas de construction sur Bergeret.

Revoir très fortement la programmation des logements ou même faire table rase des bâtiments. Le collectif partage ces deux demandes, et laisse ces deux hypothèses encore ouvertes. Elles doivent être mises sur la table dans une re-discussion globale du projet.

Le collectif pose cette question : Ne faut-il pas profiter de l’arrêt du chantier pour revoir la programmation de logements, avec de vrais logements sociaux et en réduisant l’emprise des bâtiments pour laisser place à un espace vert ?

Rééquilibrer en faveur du locatif

Dans le projet actuel, tant Domofrance que le COL ne proposent que de l’accession dite sociale. Il n’y a pas de logements locatifs qui s’adressent aux jeunes, précaires, aux personnes de ressources modestes, notamment retraitées.

Pour mémoire : il y a 5000 habitants de Bayonne sur les listes de demande de logements sociaux. Ils et elles sont candidats à la location, pas à la propriété pour la plupart.

La mairie semble considérer qu’il y a suffisamment de diversité sociale à Saint-Esprit, et privilégie l’accession, au risque d’une gentrification. Cela se voit dans les contraintes souples au niveau du plan local de l’urbanisme, le PLU. Le seuil pour l’obligation de logements sociaux (avec une partie obligatoire de locatif) par opération immobilière est actuellement de 31 logements dans le quartier. Une révision proche va l’abaisser à 20. Cela reste très insuffisant.

La plate forme « Herrian Bizi », qui a organisé les manifestions sur le logement et regroupe de très nombreuses associations concernées et compétentes sur le logement, préconise un seuil de 3 ou 4 logements en général, avec davantage de locatif que d’accession. A Grenoble, ce seuil est de 3

Une alternative pour une résidence seniors participative

La mairie a décidé de faire une résidence seniors sur l’îlot Bergeret, c’est très bien, il en faut, et c’est son droit. Mais pourquoi en BRS, en plus pour des copropriétaires (les candidat.e.s du COL, sauf une, selon la presse) ? C’est son choix politique, mais ce n’est pas le seul possible

Si on veut faire une résidence seniors participative, pour des milieux populaires, il y a l’exemple de l’association Gurekinen, partenariat avec le COL, à Urt. C’est un projet de37 logements avec 27 locatifs et seulement 10 en BRS. Il y a 7 HLM stards et 3 très sociaux. Restent 17 logements locatifs, T1 et T2, sous forme d’une « maison partagée », avec des espaces collectifs. La maison partagée donne lieu à un processus participatif classique avec les futurs locataires.

37 logements, c’est le même ordre de grandeur que les 45 de Bergeret : Un projet semblable est concevable pour Bergeret, et contribuerait à réduire l’emprise des bâtiments et laisser de la place pour un espace vert public. Une proposition à débattre pour un nouveau PC

Mettre en oeuvre les principes de précaution et d’anticipation

Le collectif pose une autre question : Quelles leçons ont été tirées de l’accident avant une éventuelle reprise du chantier, avec ce sol spongieux. Quels est l’état des sols ? Quelles précautions pour construire dans la nappe phréatique ? Quelle anticipation des risques d’inondation en 2050 avec l’augmentation du niveau des océans ?

Il s’agit à la fois de précaution et d’anticipation.

L’îlot Vigilant est officiellement en zone inondable, contrairement à Bergeret, pourtant au bord de l’Adour. Le parking est donc tenu à un double coffrage, pas celui de Bergeret.

Pour les années qui viennent la ville a un grand projet d’urbanisme voisin, de l’autre côté du pont Saint Esprit, vers l’aval. Elle l’explique régulièrement, « l’inondabilité du secteur constituera un vrai sujet dans les décennies à venir ». Etait-il vraiment impossible, il y a 10 ans, d’anticiper ce risque d’inondabilité, 200m en amont de ce grand projet ?

Dans une plaquette diffusée en 2022, la ville expose son intention de lutter contre l’artificialisation des sols, pour les îlots de fraîcheur et le végétal en pleine terre.

Super de super. Mais n’était-il pas possible d’anticiper à Bergeret, en arrêtant la bétonnisation galopante du quartier ? Conçu il y a plus de 10ans, le projet actuel est un projet anachronique du « temps d’avant ». Pourquoi ne pas profiter de l’arrêt du chantier pour le reprendre complètement ?

Pour une concertation publique sur l’avenir du site

Le collectif demande une telle concertation depuis plus d’un an, mais se heurte à un refus de discussion. Il demande, pour le moins, que ce refus soit sérieusement motivé. Que de temps perdu ?

Il faut rappeler par ailleurs qu’un procès concernant l’accident va avoir lieu, que l’expert n’a pas rendu son rapport final, et qu’au-delà de Lapix, il y a les donneurs d’ordre, dont le maire qui a signé le PC. Une éventuelle reprise précipitée du chantier poserait le problème de sa responsabilité pour défaut de précaution.

Une concertation peut se faire dans les 4 à 6 mois à venir, voir plus, période dans laquelle le chantier ne pourra techniquement pas reprendre. Et déboucher sur une modification du PC, avec un nouvel équilibre espaces bâtis / espaces verts, et sur une nouvelle programmation beaucoup plus sociale.

Les conditions de reprise du chantier ne sont pas réunies. Malgré tout, le COL, Domofrance et la mairie ont convoqué, en réaction à la réunion publique du collectif, leur propre réunion 5 jours après, le 16 octobre. Avec au menu la reprise du chantier, avec la participation des entreprises concernées

Le débat avec les porteurs du projet actuel

La municipalité et le COL étaient déjà venues (sans avoir été invités) lors de la première réunion publique du collectif en janvier dernier. Cette fois-ci, ils étaient confrontés à des questions et propositions plus élaborées quant à l’avenir de la friche. Les échanges entre les participants et les porteurs du projet actuel ont été courtois, riches, mais n’ont pu que constater une impasse complète.

En premier lieu, les demandes d’information sur les études faites (ou à faire) sur les sols et l’inondabilité sont restées sans réponses

Un côté très positif cependant : le collectif a réussi à maintenir ses propres termes du débat : « quel type de logement social et pour quels habitants » et sur la complémentarité entre logements et espaces verts. Et donc en ne laissant pas les autorités le renvoyer dans une fausse alternative entre logements et espaces verts.

La discussion a porté sur le refus de remettre en cause le moindre aspect du projet actuel et donc le refus de toute concertation. Le COL et Domofrance ont surtout mis en avant les arguments économiques : les marchés déjà signés, les promesses de ventes, tous les coûts en augmentation. On a appris au passage que si les 15 logements du COL étaient déjà attribués, il restait à Domofrance quelques logements à vendre, la commercialisation ayant été arrêtée à la suite de l’accident.

Il y avait trois élu.e.s présent.e.s : Joseba Erremundeguy (conseiller délégué aux relations avec les conseils de quartier), Laurence Hardouin (adjointe à la transition) et Alain Laccasagne (adjoint à l’urbanisme). Plusieurs registres ont été mobilisés pour récuser toute remise en débat :

la défense de l’accession sociale à la propriété (par le trio), supposée permettre de loger les classes moyennes inférieures qui, comme chacun sait, rêvent de devenir propriétaires, surtout les personnes âgées au bout de leur « parcours résidentiel » (sic). C’est d’ailleurs le thème de la propagande d’Alday, promoteur bayonnais bien connu, pour vendre ses appartements « en accession maîtrisée » au Prissé. Comme si les BRS étaient vraiment accessibles à toutes les classes moyennes, surtout en ce moment, avec les difficultés de crédit et l’inflation. En contre partie, évidemment, pas un mot pour défendre le locatif social à Saint Esprit.

la responsabilité morale des élus (par JE et AL), envers les futurs habitants, qui ont signé des « réservations » et attendent leur appartement depuis des années (la livraison du bâtiment du COL était prévue en 2021, mais le covid, puis l’accident…). Sans éviter le registre larmoyant : certains sont très âgés et ne peuvent plus attendre

un BRS qui se crée, c’est une location qui se libère, (par le COL). Sauf qu’à Bergeret, les futurs propriétaires sont déjà propriétaires, sauf une qui a été mise en avant lors de la réunion. Dans un entretien à Sud Ouest en juin dernier, la présidente de l’association qui a bénéficié des BRS avait elle-même reconnu ses membres étaient déjà propriétaires.

on a commencé à faire, et on va le faire de plus en plus (LH), pour répondre à notre référence à la plaquette de la ville. Mais plus tard, ou ailleurs à Saint Esprit.

autoritaire (JE), avec cette affirmation choc : « La concertation, c’était les élections municipales. Ce projet était dans notre programme ».

à suivre

On en est resté là ce 12 octobre. Les discussions reprendront le lundi 16 avec le COL, Domofrance et le maire à la barre. Elles ne seront pas les dernières dans ce dossier.

Patrick Petitjean, le 16 octobre 2023

Voir aussi sur cette soirée : http://ramdam6440.fr/2023/10/16/le-collectif-22-quai-bergeret-enfin-pris-au-serieux/

Le site du collectif : http://22quaibergeret.fr