Un SCoT flou et décevant

Une enquête publique concernant le Schéma de Cohérence Territoriale (SCoT) Pays Basque & Seignanx est en cours, depuis le 23 juin jusqu’au 23 juillet. c’est un document de planification stratégique à long terme, qui fixe la stratégie d’aménagement et de développement qui s’imposera aux différents PLUi. Il est prescriptif, donc essentiel. Pourtant, malgré de belles intentions, il est décevant, très timoré, pas à la hauteur des enjeux du territoire.

Le SCoT est piloté par un Syndicat, composé d’élu.e.s qui représentent les deux agglomérations. Les documents produits sont supposés répondre aux défis des transitions (énergétique, démographique, etc), du changement climatique et de la raréfaction des ressources.

Le Syndicat reflète obligatoirement les intérêts divergents, voire opposés, de différents secteurs du Pays basque, notamment entre le littoral et l’intérieur, sur la vision du territoire à 20-25 ans. Sans doute est-ce là l’origine du flou de certaines prescriptions, comme relevé tant par des « personnalités publiques » que par la Sepanso-64.

Le SCoT, c’est ardu, cela comporte de nombreux documents, certains fort longs et très techniques. Au total, plus d’un millier de pages.

Les deux documents de base sont le Plan d’Action Stratégique (PAS) et le Document d’Orientation et d’Objectifs (DOO), dont l’introduction reste lisible.

Deux séries de réunions publiques ont été organisées au printemps et à l’automne 2024 pour présenter les grandes orientations et consulter les habitants. La photo ci-après est extraite du diaporama présenté à l’automne. Le bilan de ces « concertations » figure dans le dossier d’enquête.

Entre l’arrêt du projet de SCoT (qui a suivi les concertations) au début 2025 et l’enquête publique, les « personnalités publiques » ont été consultées, à leur tour, et ont rendu des avis qui figurent dans le dossier d’enquête. Ils sont parfois intéressants, émanant d’entité administratifs avec un certain degré d’indépendance vis-à-vis des élus (et de leurs intérêts électoraux). notamment du MRAe (Mission Régionale de l’Autorité environnementale)

Tous les éléments du dossier se trouvent sur le site du SCoT : www.scot-pbs.fr

On y trouve aussi l’accès au registre dématérialisé qui permet d’y laisser des contributions, et d’y lire les remarques déjà faites.

Figure déjà dans le dossier, la contribution de la Sepanso 64, la branche départementale de France Nature Environnement, la principale fédération française en matière d’environnement et la plus « institutionnalisée ».

En préalable à l’enquête publique, cette association avait envoyé au Préfet une lettre pour souligner la faiblesse réelle des ambitions, malgré l’affichage officiel, en matière de réquilibrage du territoire entre le littoral et l’intérieur du Pays basque. La Sepanso insiste notamment sur le caractère trop flou des préconisations pour les PLUi, dont l’élaboration est déjà très avancée, et dont le contenu risque donc de refléter ces insuffisances.

Cette lettre est une bonne introduction pour lire les éléments officiels du dossier.

Lettre de la Sepanso au Préfet

Monsieur le Préfet,

Je me permets de vous saisir au nom de notre association, au sujet du SCoT Pays basque-Seignanx arrêté le 20 janvier 2025 et qui est en attente des avis des personnes publiques associées.

De nombreux points énumérés ci dessous ignorent les lois ou négligent des enjeux essentiels pour l’avenir du territoire: cela exposerait ce document à divers recours, ce qui n’est pas souhaitable.

ENAF: la distribution des espaces dits NAF (Naturels Agricoles et Forestiers) doit respecter le SRADDET et le préambule du SCoT : mutualiser les espaces fonciers, solidarité territoriale, apaiser le littoral au profit du développement de l’intérieur du Pays basque, alors qu’il focalise sur la question foncière et touristique de court terme.

Le compte global (627 hectares) est conforme à la Loi Climat et Résilience et à nos calculs. En revanche l’attribution prévue aux 5 PLUi n’est pas cohérente avec les préceptes indiqués. Le Labourd qui est la plus petite province pourrait consommer jusqu’à 477 ha soit 76% du total.

Pourquoi attribuer tant de foncier aux douze communes soumises à la Loi Littoral, lesquelles ne peuvent pas construire en dehors des zones urbanisées ?

Où trouver des ENAF, hors trait de côte ou en dehors de rares protections ? Faut-il détruire les derniers poumons boisés de Biarritz, du Boucau, d’Anglet ou de Bayonne ? En contrepartie les 108 communes de l’intérieur n’auront droit qu’à 151 ha pour l’ensemble, et si certaines revendiquent la moitié de leur consommation, elle n’auront rien. Que penser des zones d’activités ou des projets photovoltaïques de plusieurs hectares nécessaires au développement de l’intérieur? N’oublions pas que l’article 194 indique que les communes qui ont très peu consommé peuvent bénéficier de la garantie communale d’un hectare. Cette garantie ne semble pas prise en compte dans la répartition.

Urbanisation : ce SCoT n’a pas défini non plus les limites d’urbanisation, bourgs, hameaux, villages, absence de précision sur leur densification, les zones de mitages, comme il aurait dû le faire ! Quid du développement du Port de Bayonne et de la zone de fret de Mouguerre?

Assainissement : de plus la Loi Climat s’oppose à la construction de nouvelles stations d’épuration, or l’assainissement, sursaturé, pollue les rivières, les plages et l’océan, menaçant partout la santé publique avec de nombreux cas, notamment chez les enfants, après une baignade. (…)

Transport : le littoral est saturé aussi en circulation, rien n’est dit sur la dé-carbonation des transports ou des transports alternatifs.

Logement : il y a 227 000 logements pour tout le territoire concerné et le but annoncé de 30 000 logements de plus sur le littoral est aberrant en l’absence de justifications*. Faut-il encore construire des résidences secondaires locatives alors que nos jeunes couples locaux ou les travailleurs saisonniers ne trouvent pas où se loger ?

*Le document est lacunaire sur la reconquête du parc vacant et sur la densification, absence d’évaluation et de précision sur les hébergements touristiques, sur les résidences principales, les résidences secondaires et les logements saisonniers, en fonction des trois zones de territoires.

Equité du territoire : la Soule est en décroissance de population, son besoin en zones d’activités est crucial, ce SCoT la condamne. Ainsi, alors que pour des communes qui ont beaucoup consommé (51ha Anglet ou 78 ha Saint-Pée-sur-Nivelle), perdre un ou deux hectares n’est pas significatif. (c’est à dire passer de 54 % à 56 % de baisse/exemple), en revanche l’inverse est primordial pour les communes peu consommatrices. C’est un problème majeur que poseront les élus de l’intérieur et de nombreuses associations locales non apaisées.

Il a été proposé en réunion, par la société civile, mais en vain, une baisse de 75% pour le littoral et le rétro littoral et de moduler le reste, en fonction des projets, aux autres PLUi de l’intérieur. On en est très loin.

Si le volume des surfaces d’espaces naturels agricoles et forestiers à consommer est conforme à la loi, sa répartition n’est pas, pour nous, adaptée à un avenir apaisé (comme le veut le DOO). Ce SCoT se décharge de ses obligations sur les futurs PLUi déjà prêts dans les starting-blocks, sur de nombreux autres points :

– Manque d’anticipation face aux changements environnementaux et climatiques auxquels le territoire doit faire face : effondrement de la biodiversité terrestre et marine littorale

– Utilisation d’un vocabulaire vague, allusif et non contraignant, empêchant les élus de formuler toute obligation ou toute contrainte

– Manque de précision sur les implications de certaines normes supérieures telle que la Loi Littoral, la loi Montagne, la DERU, le SRADDET, la loi sur l’Eau, la loi Climat /Résilience et la loi ZAN.

Les seuls intérêts des promoteurs immobiliers et forces sociales dominantes ne peuvent pas faire loi. L’Etat est garant d’un équilibre à trouver avec la nature dont la biodiversité essentielle et le climat. Le compte n’y est pas pour un document engageant à échéance de 20 ans.

Nous considérons que trop d’éléments de ce projet de SCoT sont insuffisants pour préparer l’avenir de la CAPB. (…)

Il y a donc urgence à intervenir, dès aujourd’hui pour rectifier ce projet de SCoT du Pays Basque et du Seignanx.

La protection de l’environnement (continuités écologiques, poumons boisés, qualité de l’eau…), l’équilibre du territoire en équité et solidarité, la préservation du littoral et de la biodiversité qui est indispensable à l’ensemble du Vivant-humain et non humain-, exigent selon nous une amélioration considérable de ce projet de SCoT. (…)

Une incitation à aller voir, et à contribuer.

Cela doit nous inciter à regarder de plus près le dossier soumis à enquête, et à y apporter éventuellement une contribution.

A suivre, avant la fin de l’enquête, d’autres éléments d’analyse et un passage en revue de quelques contributions.

Patrick Petitjean 14 juillet 2025

Tauromachie : Roca Rey ou les grimaces barbares

Le film d’Albert Serra, « Tardes de Soledad », est un documentaire sur Andrès Roca Rey, un torero idole des promoteurs de corridas. Il est régulièrement fait appel à lui à Bayonne et Mont-de-Marsan. Le film a fait l’objet d’une forte promotion, avec invitation du réalisateur, au Pays basque et dans les Landes, régions supposées acquises à la tauromachie. A sa sortie le 26 mars, les critiques cinématographiques ont été partagé.es.

Un appel au boycot avait circulé à Bayonne, mais j’ai voulu voir le film de mes yeux malgré mes préventions, peut-être par masochisme. J’en ai davantage appris sur l’idéologie du réalisateur que sur les corridas. Le film a permis aussi de donner à voir et à entendre le caractère peu reluisant du milieu tauromachique.

Si dans Le Monde ou Libération, iels ont souligné les ambigüités du film. D’autres ont été laudatifs : « Une beauté et crudité stupéfiantes » (Télérama) ; « Film brillant et émouvant » (La Règle du jeu) ; « Le Torero star au visage d’ange » (Paris Match). Sauf dans un billet de blog sur Mediapart (« L’ouvrier dans un abattoir »), les taureaux sont quasi-invisibilisés. Les seules photos du film diffusées par le distributeur (Dulac) sont des photos de Roca Rey, pas des taureaux, documentaire oblige sans doute.

Pourtant, ce qui frappe en premier dans le film, ce sont les scènes de cruauté, voir de boucherie. De ce point de vue, il n’y a pas de silence du réalisateur : le film ne cache rien des sévices subis par les taureaux, même s’il ne s’agit que de rares plans au regard de la longueur du film. Taureaux ensanglantés par les banderilles, achevés par l’estocade, longue séquence sur le corps du taureau en train de mourir, et traîné sans attendre en dehors de l’arène. Dans des entretiens, Albert Serra explique même que Roca Rey lui avait demandé de couper au montage des séquences trop violentes, par peur de provoquer des réactions hostiles à la corrida… La barbarie des corridas n’est pas son sujet.

Albert Serra en artiste complaisant

Le film figure en page de couverture des Cahiers du Cinéma, illustrant la prévalence du focus « esthétique » chez les critiques professionnels sur le focus « sens »du film. Rendez-nous Jean-Luc Godard (« un travelling, c’est une affaire de morale »)…

L’entretien du réalisateur avec le journal Libération (le 26 mars 2025) est de ce point de vue plus terrifiant pour ce qu’il révèle de lui, que le sujet même de son film.

Selon Albert Serra, il a du faire preuve d’équilibre pour traiter d’un « rituel violent, sacrificiel, atavique ». L’entretien témoigne de l’inverse.

L’esthétisation de ces rites barbares est assumée par Serra : « La corrida est un rituel qui est par définition formel. Même s’il y a de la cruauté réelle, la répétition millénaire de la chose en fait une allégorie. Il n’y a pas vraiment de contenu à ce spectacle, seulement une forme par laquelle on pénètre dans un autre temps ». Il y a là une curieuse reprise du récit pro-corrida sur une tradition millénaire, et surtout l’évacuation de la cruauté sous forme d’une courte incise, vite évacuée.

La suite mérite aussi d’être citée : « Les gens s’ennuient dans l’arène à attendre la ‘magie’ que que produisent l’harmonie entre les gestes du torero et la force du taureau. Alors se joue la rencontre, profondément inégale, faite de domination, mais quand même tendue, incertaine sur le moment, entre la condition animale et la condition humaine. C’est un espace de déchaînement de la fatalité, un accès à quelque chose comme le destin ».

Et pour conclure : « les questions que je m’y pose sont d’ordre formel. Moi, je ne cherche rien, je n’ai rien à dire ». Il n’y a pas seulement banalisation et complaisance, cela va plus loin. Il y a la revendication d’un formalisme qui ne doit de comptes à personne, ni à la société humaine ni aux animaux. En quoi le statut d’artiste permettrait-il de s’affranchir de toute question morale. En quoi l’image permettrait par elle-même de transcender la morale ? Le vernis de l’art comme dernier recours de la justification des corridas.

Les moues bestiales d’un visage d’ange

Roca Rey selon Serra dans Libération : « Il y avait en lui cette poésie de l’écoute et de l’introspection. Et il est moderne, il est sur Instagram, c’est une star au cœur d’une activité archaïque. Il a un visage d’ange ».

Dans le film, ce visage d’ange multiplie davantage les grimaces, les insultes (au toro, au public), les gesticulations, les moues bestiales, les postures outrées, les vulgarités machistes, le concours phallique, voire même des rites religieux (embrasser sa médaille de la vierge).

Son entourage, filmé notamment dans le bus qui les transportent, patauge dans la vulgarité et la violence. Serra y voit de la « poésie populaire », « un langage allégorique », du « pittoresque » dans son entretien avec Libération.

E. Mathieux dans Mediapart y voit plus justement « une petite cour de chiots glapissants immatures bien qu’adultes ». Il voit dans les simagrées de Roca Rey des « torsions de dos au ralenti, insultes infamantes criées contre un taureau royal, petits pas de paon en piètre parade » qui « ne forment pas un art ».

Autant l’auteur de l’entretien dans Libération (Luc Chessel) est complaisant avec Serra, autant le 2e journaliste, Clément Colliaux, qui a réalisé la critique proprement dite, n’est pas dupe de la volonté du réalisateur d’esquiver toute position sur la corrida, en traçant le portrait d’un « mâle au virilisme douteux », qui a semblé le fasciner.

Au final, on peut regretter que l’Atalante n’ait pas saisi l’opportunité de la programmation du film pour organiser un débat sur une pratique pour le moins controversée, à Bayonne comme ailleurs, indépendamment de la tournée promotionnelle du réalisateur.

Patrick Petitjean, 6 avril 2025

Toro : un artiste qui veut mourir

Le conseil municipal municipal de Vieux Boucau vient de décider d’arrêter les corridas, qui avaient été relancées en 20233 et 2024. Succédant au renoncement d’Eauze (Gers), cette décision a provoqué une certaine fébrilité dans les milieux tauromachiques, craignant une extension des vents contraires. En guise de contre-offensive, la propagande pro-corrida a battu son plein, notamment dans le journal Sud-Ouest ces dernières semaines

Vieux Boucau

La municipalité avait autorisé la pena locale (La Mariposa) à organiser, de manière exceptionnelle, des corridas deux années de suite. Pour 2025, ce sont des raisons éthiques qui l’ont poussée à arrêter la série, le refus de la mise à mort comme spectacle.

« La majorité des élus jugent que cela n’est plus digne d’un spectacle du monde de maintenant. Cette mise à mort n’est pas justifiée par une tradition, puisqu’il y a eu de longues années d’interruption depuis la création des arènes », a expliqué le maire Pierre Froustey à France3Régions

Il a précisé : « Cela ne remet pas en cause les courses landaises ni les spectacles de recorte. Nous souhaitons seulement qu’il n’y ait plus de spectacles avec mise à mort dans les arènes de Vieux-Boucau, comme cela a déjà été le cas durant vingt ans » (Sud Ouest, 3.2.25).

Il insiste sur ce point : « Je suis toujours un fervent défenseur des traditions locales, et notamment landaises. Mais peut-être que la corrida n’est pas forcément une tradition landaise ? ».

Les défenseurs de la corrida sont rendus furieux par la mise à l’écart de la corrida d’avec les traditions taurines landaises. Dans une pétition, les organisations taurines soulignent ainsi le danger de l’argumentaire de Pierre Froustey, opposé aux corridas et novilladas, mais farouche partisan de la course landaise : « Effacer la corrida dans des arènes comme celles de Vieux-Boucau revient à différencier les tauromachies, alors même qu’elles sont intimement liées entre elles et complémentaires ; chacune s’étant implantée grâce à l’autre sur les différents territoires français ».

La Fédération française des courses landaises a pris le même angle d’attaque contre la décision de Vieux-Boucau : la tauromachie est unique. Après avoir tenté une « médiation » pour faire revenir Pierre Froustey sur sa décision, l’UVTF a menacé d’expulser Vieux-Boucau.

A l’inverse, certaines associations favorables à l’abrogation des corridas ont félicité Pierre Froustey… bien que la plupart (mais pas toutes) partagent avec les pro-corridas cette idée qu’on ne peut séparer les corridas des autres formes de tauromachie, course landaise comprise.

Magescq

devant l’église de Magescq, non loin de Vieux Boucau dans les Landes, le 9 mars

Dimanche justement, 3 associations anti-corridas organisaient un rassemblement à Magescq, dans les Landes, contre la reprise de la saison des corridas. Une trentaine de personnes ont participé à ce rassemblement, parmi lesquelles, les avis étaient partagés sur la position de Pierre Froustey. Il y avait là des adhérent.es du CRAC (comité radicalement anti-corrida), de REV (Révolution écologiste pour le vivant), de One Voice et d’EELV. Voir aussi la photo en une de ce billet.

On reste loin des mobilisations d’avant le Covid, malgré un timide frémissement dans l’optique des élections municipales de 2026

Eauze

17/06/17 TYROSSE corrida des fetes de Tyrosse toros de Valdellan Alain Lartigue – Louvier Isabelle ( arènes )

Ce sont des raisons économiques, et non éthiques, qui ont poussé le maire d’Eauze (Gers) à renoncer à l’organisation d’une corrida en 2025. Mais deux chevaliers blancs sont arrivés pour organiser la corrida à sa place.

L’un d’entre eux est la société Tomefra avec son directeur, Alain Lartigue., bien connu sur Bayonne, où il est mandataire des corridas, comme pour plusieur villes landaises. J’aurai l’occasion de reparler de ce personnage.

François Zumbiehl : Vive la mort

Depuis quelque temps, la propagande tauromachique s’étend, et s’appuie sur une page régulière dans l’édition dominicale de Sud Ouest.

Le 8 mars dernier, cette page reproduisait un entretien avec François Zumbiehl en réponse à l’arrêt des corridas à Vieux-Boucau. La page était titrée : « Sans mise à mort, la corrida se réduirait à une exhibition insignifiante ». C’est bien l’esprit de l’entretien, comme le montrent les quelques citations ci-après.

François Zumbiehl est présenté comme anthropologue et écrivain. Il a effectivement soutenu en 2006, à l’Université Bordeaux 2, une thèse en anthropologie culturelle intiulée « Les mots qui torréent : la représentation de la tauromachie dans la parole des professionnels et des aficionados espagnols ». Les membres du jury sont, pour la plupart, taurophiles et âgés. Mais ce sont des scientifiques reconnus avec une fiche wikipedia et des publications (ce n’est pas le cas de François Zumbiehl), en dehors du journaliste Francis Marmande. Le président du Jury, Pierre Bidart, était un anthropologue particulièrement connu.

Dans un précédent entretien avec Sud Ouest (29.8.24), Zumbiehl parlait de son enfance à Anglet et de sa « coup de foudre » lorsque qu’il avait assisté à sa première corrida à Bayonne à l’âge de 11 ans. Depuis, il est aficionado. Dans cet entretien, il partait en guerre contre l’animalisme, cet anti-humanisme, au nom des traditions judéo-chrétiennes et gréco-latines.

Selon son dernier entretien, il vit entre le Pays basque et Madrid, a été conseiller culturel à l’ambassade de France en Espagne et est actuellement membre du Cicult (Conseil international des cultures taurines).

François Zumbiehl est un anthropolgue au service des corridas. Et cela ne peut qu’accentuer l’abîme de son discours, hymne à la mort et au sang, glorification de l’estocade finale, présentée comme le choix de sa mort par le toro, de préférence à une mise à mort dans les coulisses.

Extraits de l’entretien avec Sud Ouest

La tauromachie s’enracine dans le mythe millénaire de Thésée et du Minotaure, rien que ça.

Sans mise à mort, la corrida se réduirait alors à une exhibition insignifiante, où il ne resterait plus qu’à apprécier l’habileté, l’élégance et les qualités physiques du torero. Cela deviendrait un pur simulacre (…) On éliminerait toute la dimension symbolique liée au rituel de la tauromachie, fixé dans sa version moderne vers la fin du XVIIIe siècle, qui rétablit le lien avec le mythe millénaire du combat de Thésée et du Minotaure, pour réaffirmer la victoire, certes temporaire, de l’esprit et du courage sur la nature indomptable et sur la mort.

La magie de l’estocade

C’est pour cela que le taureau doit mourir dans l’arène, que nous-mêmes, qui nous trouvons sur les gradins, nous devons nous confronter à cette mort qui annonce et représente la nôtre, et que le matador doit risquer sa vie, sans métaphore, dans cette phase suprême qui est « le moment de la vérité ».

La mort du taureau doit être digne jusqu’à la fin. Mais celle-ci est essentielle encore une fois. Elle répond surtout à une exigence éthique : elle est le moment où le risque assumé par l’homme est à son plus haut degré. (…) (un ancien torero) : «  L’estocade est la dernière retouche d’une œuvre d’art qui vient d’être achevée. C’est une fusion où l’un engage sa vie au prix de la vie de l’autre, un agrégat d’émotions qui se conjuguent, durant une seconde, dans l’espace ».

Et comme final de l’entretien, le toro qui demande lui-même l’estocade pour faire de sa vie une œuvre d’art. Zumbiehl ne nous épargne rien.

Zumbiehl cite le maestro Andrés Vazquez : « Je me suis trouvé là, quand on a tué un taureau brave dans un abattoir. Il mugissait, comme s’il voulait dire : ‘‘Non ! Je veux mourir dans une arène ; je ne veux pas mourir ici, dans cet endroit qui pue le sang !’’ C’était un animal humilié, maltraité, qui pensait qu’il n’était pas né pour ça. Il était né pour la lutte, et pour faire de sa vie une œuvre d’art. »

C’est aussi avec un argument semblable que les maires justifient les dérogations au code des marchés publics en raison d’une « prestation artistique unique ». Voir un billet précédent sur ce sujet : https://lepimentbayonnais.fr/2024/08/17/a-bayonne-on-a-lhumour-tauromachique-sanglant/

Patrick Petitjean, 11 mars 2025

Interdire les corridas aux moins de 16 ans

La proposition d’interdire les corridas aux mineurs de moins de 16 ans devrait revenir dans les débats du Sénat et de l’Assemblée nationale en novembre, à travers deux propositions de loi d’initiative parlementaire (PPL). L’émoi est grand chez les partisans des corridas, qui crient à leur mort programmée et se mobilisent préventivement. Même si les chances de succès de ces PPL semblent plus que limitées.

PPL n°2, 24 novembre

La première PPL pour interdire les corridas aux mineurs de moins de 16 ans, qui a provoqué la colère du lobby tauromachique, est celle déposée par Aymeric Caron dans la prochaine niche de LFI à l’Assemblée Nationale (AN) le 24 novembre. On se souvient que la première tentative d’Aymeric Caron en 2022 était restée sans suite, LFI ayant mis une priorité basse sur cette PPL ; en conséquence, elle n’avait pas eu le temps d’être discutée dans cette niche.

Fin août, le maire de Mont de Marsan, Charles Dayot, qui est aussi vice-président de l’Union des Villes Taurines Françaises (UVTF), avait lancé une contre-offensive ; il a organisé un rassemblement de représentants des penas montoises et d’organisateurs de corridas, où il a présenté le contre-argumentaire de l’UVTF, au nom des 56 villes et 3 régions qui en sont membres. Il était accompagné du président de l’Observatoire National des Cultures Taurines (ONCT), André Viard, écrivain propagandiste des corridas.

Contre Aymeric Caron, accusé de parler des corridas comme d’une « culture archaïque, immorale et barbare »,Charles Dayot déplace l’argumentation de la défense des traditions vers celle des « libertés culturelles ». A l’instar de l’évolution du vocabulaire des pro-corridas, il parle de culture, de spectacles, et « blanchit » le terme « corridas ». Et de reprendre aussi, en bon maire de droite, l’image de LFI qui sèmerait volontairement le chaos à l’AN.

Source : Sud Ouest 29.8.24

PPL n°1, 14 novembre

Si la PPL d’Aymeric Caron a été la première à faire réagir, elle viendra en débat seulement après une autre PPL, au Sénat cette fois, avec le même objet (interdire la corrida et les combats de coq aux mineurs de moins de 16 ans), dès le 14 novembre. Elle sera présentée par Samantha Cazabone, ex-macroniste, dans la niche du Rassemblement des Démocrates Progressistes et Indépendants (RDPI), aux côtés d’Arnaud Bazin (LR). En 2019, elle avait déjà présenté un texte semblable, aux côtés d’Aurore Bergé, au nom de LREM, à l’AN.

Le lobby des corridas est d’autant plus furieux que le président du groupe RDPI au Sénat est François Patriat, pro-chasse et pro-corridas notoire, mais qui a accepté que Samantha Cazabone puisse bénéficier de la niche du groupe pour cette PPL. Bien sûr, tous les sénateurs ont reçu le contre-argumentaire de l’UVTF.

Julien Dubois, maire de Dax, président de l’UVTF, et Charles Dayot, maire de Mont de Marsan, le vice-président, sont montés au créneau :

Les maires de Dax et d’Arles étaient auditionnés par la commission des lois du Sénat ce lundi 28 octobre, pour s’opposer à cette PPL

André Viard (voir plus loin), président de l’ONCT, est évidemment en première ligne pour attaquer la PPL. Il s’en explique dans Sud Ouest du 22 octobre. L’interdiction aux mineurs menace l’existence même des corridas.

Dans un communiqué, André Viard, président de l’ONCT, avertit : « Ainsi qu’il est démontré dans le mémoire de rejet envoyé à tous les sénateurs, la PPL n°475 porte atteinte aux droits constitutionnellement garantis de l’enfant, de la famille et des collectivités. Cela suffit à la faire rejeter par une large majorité de sénateurs opposés à cette initiative dont l’objectif réel, dissimulé derrière « l’intérêt supérieur de l’enfant », est de rendre impossible à terme l’organisation des spectacles taurins ». Et André Viard d’expliciter l’objectif sous-jacent de la démarche : il ne s’agit pas d’interdire aux mineurs de seize ans d’entrer aux arènes, mais de pénaliser les organisateurs et acteurs d’un spectacle taurin si la présence d’un mineur de seize ans peut y être démontrée. « L’infraction ne serait plus constituée par le spectacle mais par la présence d’un mineur ».

Si on le comprend bien, André Viard a peur que les activistes anti-corridas, qui sont, selon lui coutumiers des intrusions dans des arènes n’introduisent de force des mineurs dans les enceintes Puis, qu’ils fassent constater cette présence par les gendarmes. « Aucune arène ne serait à l’abri, à moins de faire contrôler drastiquement par la gendarmerie ou la police nationale les pièces d’identité des spectateurs potentiellement mineurs, ce qui serait le plus souvent impossible faute d’effectifs suffisants, voire de volonté ». André Viard pointe donc le risque d’une multiplication d’infractions lourdement sanctionnées. Au final, selon lui, les anti-corridas veulent s’en prendre à la caisse des organisateurs, et ce serait mortel.

Des mouvements pro-corridas multiformes

Ce mouvement reste très localisé, dans le Sud-Est et dans 3 départements du Sud-Ouest (Landes, Gers et Pyrénées atlantiques). Il est politiquement varié. Mais à l’échelon national, les soutiens sont marqués à l’extrême-droite, sous couvert de défense d’une certaine ruralité.

Parmi ces mouvements, j’ai regardé de plus près ceux qui semblent les plus actifs du côté des Landes et du Pays Basque. Ce qui ne veut pas dire qu’ils sont les seuls dans cette région, ni que leurs actions se limitent à ces territoires

UVTF et Esprit du Sud.

https://www.uvtf.fr

L’UVTF est la plus officielle, avec 56 villes et 3 régions (Nouvelle Aquitaine, Occitanie et PACA) adhérentes. Elle est actuellement présidée par le maire de Dax, avec celui de Mont de Marsan à ses côtés. La ville de Bayonne y cotise, alors même que les doctrines qui s’étalent sur le site de l’UVTF sont contradictoires avec des politiques municipales écolo-compatibles, sur l’alimentation notamment

L’UVTF avait obtenu deux succès politiques majeurs : l’inscription en 2011 de la tauromachie sur la liste du Patrimoine Culturel Immatériel français. Mais elle en fut rayée en 2016 après 5 ans de bataille juridique devant les tribunaux administratifs. Ce qui n’empêche pas l’UVTF de continuer à se revendiquer de cette (fausse maintenant) inscription. La seconde victoire, pas encore remise en cause, est devant le Conseil Constitutionnel qui, en 2012, a jugé que l’exception culturelle dont bénéficie la tauromachie dans les régions de tradition est conforme à la Constitution.

En 2016, aux côtés de l’ONCT, l’UVTF a organisé au Sénat le colloque « L’Homme et les animaux : vers un conflit de civilisations ? ». Ce colloque se présentait comme « l’occasion, pour tous les secteurs agressés de manière discriminatoire par l’idéologie végane et animaliste, d’exprimer leurs préoccupations au sommet de l’État ».

A l’issue de cette réunion, une « Charte pour les libertés et la diversité des cultures » a été adoptée, en présence des principaux maires taurins. Cette charte se présente comme « directement inspirée de la Convention proclamée depuis Paris le 20 octobre 2005 par l’UNESCO, et portant sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. »

Il s’agit d’une interprétation abusive de la déclaration de l’Unesco qui mettait comme garde-fou que ces cultures traditionnelles ne devaient pas remettre en cause les droits de l’homme.

« L’Esprit du Sud » est une branche de l’UVTF, qui se présente comme un « mouvement citoyen transversal et apolitique », qui place la défense de la tauromachie au cœur de la défense d’une certaine ruralité, et qui porte l’évolution sémantique vers la défense des libertés culturelles.

Il est à l’origine d’une manifestation présentée comme historique le 18 septembre 2021 à Mont de Marsan, où, selon lui, « à l’appel du mouvement Esprit du Sud et de la Fédération de chasse des Landes  25 000 personnes  se sont réunies à Mont de Marsan : Chasseurs, veneurs, éleveurs, agriculteurs, aficionados, élus, écarteurs, échassiers et ganaderos unis pour revendiquer la diversité et la liberté des cultures ». Paradoxalement, la composition de cette manifestation montre qu’une culture taurine est large, peut exister sans corridas. Mais également, elle rappelle que derrière les « libertés culturelles », il y a toute une industrie tauromachique en quête de respectabilité.

(photo) manif mont de marsan

ONCT

https://www.culturestaurines.com/

L’ONCT vaut surtout pour son activité éditoriale et son hyperactif président, André Viard, un landais, ancien torero. Il en est à l’origine, en 2008. De même, il a impulsé la démarche « esprit du sud » pour essayer d’inscrire la corrida dans une ruralité élargie. Il est chargé de mission auprès de l’UVTF depuis 2016.

Il est célèbre pour comparer régulièrement les anti-corridas à un mouvement nazi.

Voir sa fiche dans wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Andr%C3%A9_Viard

La citation qui suit, extraite d’un de ses discours en 2022, en dit long sur le personnage :

« Le véritable danger provient aujourd’hui de deux idéologies mortifères pour la démocratie et la civilisation occidentale : l’anti spécisme, un anti humanisme qui prétend faire régresser l’homme au niveau des autres espèces, et le wokisme, monstrueuse volonté d’effacement de nos valeurs et de notre histoire, qui incarne les pulsions totalitaires de diverses minorités irrespectueuses du droit des peuples à préserver leur identité.
Cette même année 2016, nous avons initié la plateforme citoyenne Esprit du Sud qui, dans les Landes, le Gers, la Gironde, l’Hérault, les Bouches du Rhône et bientôt les Pyrénées Atlantiques, Orientales et l’Aude, regroupe les acteurs de la ruralité pour défendre ensemble nos cultures et nos filières.

Au macchartysme haineux de ceux qui veulent nous effacer au nom de notre supposé archaïsme, nous opposons le poids des mots et la force de nos convictions.

Dans nos sociétés modernes la mort est devenue tabou et l’ancien est déconsidéré, aussi bien l’homme que ses traditions.
Pour nous, la parole des anciens est toujours respectée car elle est empreinte de sagesse et nous osons regarder la mort en face, voire la défier en affrontant le taureau, ce qui nous rend insupportables aux yeux de populations timorées auxquelles nous devons rappeler que nous sommes un conservatoire de leur propre passé au travers de nos traditions.
Le retour du tragique dans le quotidien de l’Occident renverra tôt ou tard les idéologies mortifères dans les poubelles de l’histoire.
Et les valeurs que nous portons redeviendront essentielles dans des sociétés privées de racines, car ce sont les traditions qui ont toujours structuré les peuples tandis que la modernité ne fait jamais que les fractionne
r ».

Le blog https://corridasi.com

Parmi les voix tauromachiques locales les plus virulentes, on touve Pierre Vidal, célèbre à Bayonne pour son livre inoubliable « Jean Grenet, un testament tauromachique ». Se présentant comme journaliste et écrivain, il a publié de nombreux livres en défense de la tauromachie.

Il anime un blog corridasi sur l’actualité française et internationale des corridas. Il y a parfois plusieurs articles par jour. Son ton est particulièrement haineux contre Samantha Cazabonne, cible particulièrement visée au regard de la PPL du Sénat.

Pour lui, mais il n’est pas le seul, j’y reviendrai dans un autre billet, « la tauromachie et la culture la plus ancienne de l’humanité ». La tauromachie est plus qu’ancestrale…

Pas moins, on est en plein dans la mythologie. Et l’âge des cavernes justifierait les corridas aujourd’hui ?

Tradition ancestrale ou pur spectacle commercial, les corridas sont une apologie de la violence, une incitation à la violence, qui n’est pas sans lien avec l’ambiance détestable des fêtes de Bayonne.

Les deux PPL, demandant leur interdiction aux mineurs de 16 ans mettent en lumière le fait qu’elles sont une forme d’éducation à la violence, et ce n’est pas acceptable, encore moins dans les sociétés actuelles.

A une autre époque, les années 1970, l’éducation à la non-violence avait commencé à se diffuser dans les écoles. C’était beaucoup plus approprié.

Les photos sont reprises du site du CRAC (comité radicalement anti corrida)

Voir aussi

Patrick Petitjean 29 octobre 2024