Corridas à Bayonne. Une tradition opaque et délétère.

Le devenir des corridas à Bayonne s’est invité lors du conseil municipal du 11 décembre. Il était question d’une modification du budget annexe « fêtes et corridas ». Comme chaque année, Mixel Esteban (ex-EELV, opposition) a demandé la séparation en 2 de ce budget, pour clarifier les finances du volet « corrida ». Et là, surprise : « bon sang, mais c’est bien sûr, on y pense depuis longtemps » a réagi Yves Ugalde, adjoint tauromachique. Que peut bien cacher ce changement de pied ? Et quel rôle joue encore Jean Lartigue, le mandataire qui commence à ressembler au sparadrap du Capitaine Haddock ?

Les corridas s’invitent au conseil municipal

Le conseil municipal du 11 décembre est ici :

La discussion est entre 3h06 et 3h11

Mixel Esteban

Quand Mixel Esteban rappelle sa position traditionnelle pour la séparation du budget des fêtes traditionnelles de celui pour les corridas, Yves Ugalde plussoie sur cette idée, d’autant plus, selon lui, que les corridas ont été bénéficiaires cette année. Invité à réagir, Esteban réaffirme l’importance de mettre les corridas à part et propose une régie de gestion spécifique. Il se félicite que les corridas soient devenues bénéficiaires en 2025 mais rappelle que c’est loin d’avoir toujours été le cas.

Sur la lancée, Ugalde révèle qu’il est le premier à vouloir une telle clarification, mais sans désengager la ville. Il récuse notamment l’idée d’une Délégation de Service Public (DSP) : selon lui, les 3 grandes arènes qui ont choisi cette option se trouvent en grande difficulté financière. Une régie permettrait de maîtriser complètement les dépenses, sans risquer de dépendre de financiers non-tauromachiques.

Puis, on passe à une séquence pré-électorale. Le maire rend un hommage appuyé au trio qui pilote les corridas : Ugalde, son adjoint dont il vante l’expertise tauromachique, Marc Amestoy, son directeur de cabinet, et Olivier Baratchart, directeur des Arènes municipales. Il vante leur compétence pour faire la chasse aux meilleurs élevages, parfois très loin de Bayonne, garantie d’avoir les meilleurs toreros.

Son discours est à la fois convenu, mettant en avant la richesse de la tradition taurine, et flatteur pour les Bayonnais « un public connaisseur ». Et d’exalter la singularité du modèle bayonnais, basé sur les Penas taurines, avec une jeunesse de plus en plus présente. Il lance un appel à maintenir cette tradition : serait-elle menacée malgré son discours apologétique ?

Ugalde s’arroge le mot de la fin : la Ville est libre de ses choix car elle n’est mariée avec personne dans le « système taurin ».

Système taurin ? On aimerait en savoir plus ce qu’Ugalde entend par là. L’appui sur un mandataire – le même depuis près de 10 ans – pour conseiller le trio en fait-il partie ? J’y reviens un peu plus loin.

Opacité et mandataire

Le mélange budgétaire avec les Fêtes rend difficile d’établir les dépenses réelles de la ville pour les corridas, directes et indirectes. Il faudrait éplucher le budget ligne par ligne, au-delà même du budget annexe qui leur est consacré. La propagande pro-corridas s’infiltre dans nombre d’opérations de communication, ou dans d’autres fêtes et spectacles : ainsi, le festival Paseo inclut dans sa brochure les corridas de la fin août. Ainsi, les fêtes de Noël comportent l’initiative « toromagique » aux Arènes, un mélange de sensibilisation des enfants à la corrida et de solidarité pour des jouets de Noël. L’aide aux Penas, pour partie, y participe aussi. Sans parler des 5 cercles taurins. Et la distribution massive de billets gratuits. Il y a un véritable « système taurin », clientéliste, municipal…

rue du Moulin à Saint Esprit

La Ville achète les toros et salarie les toreros. Cela est inscrit bien sûr dans les budgets, mais figure aussi de manière plus explicite dans des délibérations du conseil, des décisions du maire, et des marchés. Malheureusement, il ne semble pas y avoir une grande régularité dans ces actes administratifs. Pourquoi une année, et pas l’autre ? J’ai pu avoir communication de certains, dont je reproduis des extraits ci-dessous.

Au fil de ces documents, on relève des explications fantaisistes pour des marchés sans concurrence, y compris avec des engagements seulement oraux. Et toujours l’omniprésence de Jean Lartigue et de la Tomefra, dont la Ville affirmait pourtant il y a 3 ans vouloir se débarrasser. Cela sera-t-il le cas pour 2026 ? Pour la première fois, la Ville a lancé un marché avec appel à concurrence, en décembre dernier. Résultat à venir.

La Tomefra est une société de droit espagnol, basée à Bilbo, constituée en juin 2011. Elle possède aussi une adresse à Anglet. Son président est Jean Lartigue. La Tomefra est intervenue, et intervient encore, comme mandataire pour l’organisation de corridas dans de nombreuses villes du Sud-Ouest, directement ou par son président. Ce fut le cas de Soustons, Mont-de-Marsan ou Orthez. En 2025, en partenariat avec une 2ème société, la Tomefra a repris des mains de la ville d’Eauz (Gers) l’organisation des corridas de cette ville.

Jean Lartigue

Mais surtout, on en apprend beaucoup sur ses relations avec la ville e Bayonne dans un article datant du 2 janvier 2023, que l’on trouve ici :

https://presselib.com/article/corridas-un-comite-municipal-aux-commandes-a-bayonne

Selon cet article, Lartigue a déjà été mandataire pendant 7 ans pour Bayonne. Il continuera comme conseiller technique en 2023.

D’après la facture de l’achat des toros en 2024, il l’était encore. En 2014 encore. Même chose por 2025, en dépit de l’annonce par la Ville de sa volonté de rapatrier les compétences du mandataire en décembre 2024 dans sa décision d’attribution du marché. L’appel à concurrence pour 2026 se fixe le même objectif.

Alors, Lartigue, un sparadrap collant sur les mains de la Ville, tel celui que le Capitaine Haddock promène dans les aventures de Tintin ?

2024

Un arrêté a été pris le 4 juillet 2024 pour l’achat de toros pour les corridas de 2024. J’en avais déjà parlé dans un billet à l’époque : https://lepimentbayonnais.fr/2024/08/17/a-bayonne-on-a-lhumour-tauromachique-sanglant/

On peut y lire « Le marché a pour objet la création ou l’acquisition d’une oeuvre d’art ou d’une performance artistique unique » ; et encore : « chaque taureau participe à l’exécution d’un spectacle » (il faut oser présenter une mise à mort comme cela) et « chaque taureau a des caractéristiques qui le rendent unique » conséquence, selon l’arrêté, le marché peut être passé sans publicité ni mise en concurrence préalables. Merci les taureaux.

On y a aussi la confirmation que Lartigue est toujours le mandataire pour assister la ville dans les négociations d’achat, et que ces négociations « se déroulent traditionnellement de manière orale et non écrite ». Si l’on fie à la facture (squelettique) de la société Tomefra pour ce marché, il s’est monté en 2024 à 26 000 €.

2025

Pour 2025, on peut se reporter à la décision du maire en date du 9 décembre 2024, attribuant le marché de mandataire à la Tomefra, toujours sans publicité et sans mise en concurrence, mais cette fois « au regard du montant du marché ». L’article référencé pour ce « gré-à-gré » vient du code de la commande publique et non do Code général des Collectivités territoriales comme pour l’arrêté de juillet 2024.

Comme dans le Cahier des clauses techniques particulières (CCTP )(1 page), il est fait état de l’engagement de la Tomefra de transférer à la commune ses connaissances et compétences comme mandataire afin que « la Ville de Bayonne puisse à court terme effectuer directement les missions » du mandataire. Le CCTP définit avec précision la fonction du mandataire, notamment tour du salariat des toreros par la Ville, charges sociales incluses. Le marché pour 2025 est encore de 26 000 euros, sans les toros.

2026

Cette fois, il y a publicité et mise en concurrence. Le marché a été lancé au début de décembre 2025, avec une échéance le 26 décembre. Le marché reste sous les 90 000 €. On attend les résultats. Le marché est très précis sur la répartition des fonctions entre la Ville et le futur mandataire. Le mandataire doit assister le trio municipal qui organise les corridas, un point c’est tout. Le mandataire n’a plus les coudées franches, semble-t-il.

Le mandataire est là pour assister le comité d’organisation et la mise en œuvre opérationnelle de ses décisions. Selon 4 axes : l’assistance – le choix et transports des toros – le recrutement des toreros et leurs contrats – la commercialisation des corridas.

La clarification amenée par ce CCTP inédit est-elle un autre volet de la mise en ordre (et en conformité) du dossier « corridas » par la Ville en cohérence avec les déclarations lors du Conseil municipal ?

L’Union des Villes Taurines de France (UVTF)

Bayonne adhère à l’UVTF, ainsi qu’à d’autres associations pro-corridas. Le coût de l’adhésion n’est pas négligeable. Semble-t-il, cela n’entre pas dans le budget annexe… Il y a deux factures annuelles, l’une pour une part fixe (5 000 €) et l’autre pour une part variable indexée sur le nombre de spectateurs (plus de 20 000 revendiqués en 2024). Voir la photo de la facture variable pour 2024. J’attends communication des factures pour 2025

Le président de l’UVTF est Julien Dubois, maire de Mont-de-Marsan, récemment épinglé pour être un conducteur obstiné sans permis. Il avait donné une interview à Sud Ouest le 10 novembre 2024 pour présenter et faire le bilan de la saison tauromachique. Selon lui, 55 villes sont adhérentes, en quasi totalité dans le sud-ouest et le sud-est. C’était au moment de la discussion au Sénat de la proposition d’interdire les corridas aux mineurs, derrière laquelle il voyait le début de la fin : les organisateurs pouvant être eux-mêmes poursuivis en cas de présence de mineurs. D’où un « état de veille permanent sur tout ce qui pourrait porter atteinte aux corridas ».

Quelques mois après, le maire de Vieux-Boucau décidait de ne plus organiser de corridas dans les Arènes de la Ville, tout en continuant d’y organiser d’autres spectacles taurins sans mise à mort, comme des courses landaises. Un double sacrilège pour le président de l’UVTF : interdire les corridas, et, en même temps, poursuivre les spectacles taurins. Une dissociation impossible à admettre pour l’UVTF, qui a menacé d’exclure Vieux-Boucau. Peur de la disparition ?

Voir mon billet de mars 2025 après la décision de Vieux-Boucau.

Dans la propagande pro-corridas, à Bayonne comme ailleurs, on cherche de plus en plus à cacher le mot « corridas » (et son image souvent négative) derrière l’euphémisme de « spectacle taurin », et d’y assimiler les jeux taurins, spectacles de rue, encierros, courses landaises ou camarguaises.

Une tradition délétère

Les corridas sont interdites en France par l’article 521-1 du Code pénal, réprimant le délit de sévices graves et d’actes de cruauté envers les animaux domestiques. Mais elle n’est pas considérée comme une infraction là où existerait une “tradition locale ininterrompue”, sans que soient précisés les périmètres géographiques concernés. Elle est donc simplement tolérée, en l’occurrence dans une cinquantaine de villes.

pena taurine à Saint Esprit

La ville de Bayonne se réclame malheureusement de cette tradition délétère. Les traditions ont un début et une fin, même à Bayonne. Comment peut-on parler de nos jours d’égalité et de solidarité, parler de bien-être animal, du droits des animaux, comment peut-on vouloir défendre le vivant, et ne pas vouloir mettre fin à ce spectacle dégradant, une école de la violence et de la cruauté ? Comment prétendre « agir pour une meilleure cohabitation animal/humain en ville » (selon le plan de transition écologique et solidaire de la ville de Bayonne) et continuer à se réclamer de cette tradition ? S’il est des cultures et des traditions qui font partie de l’identité basque, les corridas n’en font pas partie. Zezenketarik Ez !

Patrick Petitjean, 8 janvier 2026

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