Logement social public : le grand bluff du maire de Bayonne

Lors du débat entre les candidats organisé le 26 février par le journal Sud Ouest, 20 minutes ont été consacrées au logement. Le maire de Bayonne y est apparu particulièrement vindicatif en interrompant systématiquement ses adversaires. Il se posait en donneur de leçons : « vous savez que… ». Il a renvoyé la balle vers les communes voisines à plusieurs reprises. Les chiffres qu’il a donnés sur le logement social étaient partiels et mystificateurs. Il n’a jamais répondu à la question : veut-il développer le logement public. Passage en revue de ce débat.

Il se situe entre le 11e et la 30e minute de la vidéo.

https://www.sudouest.fr/lachainetv7/elections-municipales/les-debats/videos/2026/02/27/3lm8mk5

Les photos de candidat.e.s sont des captures d’écran du débat

Petit rappel des sigles ou de leur signification : Solidarité et Renouvellement Urbain (SRU) ; Logement Locatif social (LLS – dit aussi HLM) ; AS (Accession Sociale – principalement les BRS – Bail Réel Solidaire) ; Logement Social (LS : LLS + AS) ; PLAI (location très sociale) ; PLUS (location standard) ; PLS (location sociale pour classes moyennes et résidences étudiantes) ; PLI (location sociale pour cadres)

Pantxika Delobel, la journaliste de Sud-Ouest, lance la discussion sur le terrain favori du maire : les respect de l’indice SRU, 25 %, en soulignant que Bayonne est au-delà, et lui passe en premier la parole.

Le maire embraye pour expliquer qu’il veut faire davantage, en donnant pour exemples les programmes du Prissé (en voie de livraison), de Sequé 3 (en construction) et Sequé 4 (en attente des Permis de Construire) : avec 45 % de logements sociaux. Le chiffre est exact, en ce qu’il ajoute LLS et BRS. Il y a 30 % de LLS. Et on ne peut faire l’impasse sur les 55 % de libres. Mais cela ne concerne que les gros projets en cours.

Complément : Voici les chiffres officiels figurant dans les fiches « territoires engagés pour le logement » :

Chala Lana : 335 logements, avec 185 libres (55%), 100 LLS (y compris PLS) et 50 BRS. La règle de 45 % de LS et de 2 LLS pour 1 BRS est respectée.

Séqué 3 : 190 logements, avec 104 libres 55%), 58 LLS (y compris PLS) et 28 BRS. La règle de 45 % de LS et de 2 LLS pour 1 BRS est respectée.

Sequé 4 : 269 logements, avec 148 libres (55%), 81 LLS et 40 BRS. La règle de 45 % de LS et de 2 LLS pour 1 BRS est respectée.

Mystification : Les chiffres des trois dernières années, selon l’observatoire du logement au Pays basque permettent de voir, déjà, que le maintien du taux « SRU » au-dessus de 25 % se fait uniquement grâce à l’arrivée massive des BRS. La location sociale, en particulier très sociale, reste déficitaire au regard des besoins.

2021 : 30 PLAI, 10 PLUS, 19 PLS familiaux, 71 PLS étudiants et 46 BRS

2022 : 20 PLAI, 39 PLUS, 6 PLS et 116 BRS

2023 : 30 PLAI, 66 PLUS, 2 PLS et 59 BRS

La veille du débat, Sud Ouest avait publié les courbes sur l’évolution du parc de logements locatifs sociaux ces 5 dernières années au Pays basque. Le moins que l’on puisse dire, concernant Bayonne, c’est que la croissance de ce parc est très modérée.

Complément : En complément du tableau de Sud Ouest (ci-dessous), la même source (le Répertoire national du parc de locations sociales) permet d’accéder au nombre de locations mises en service (sans BRS donc) par année :

192 (2014), 120 (2015), 184 (2016), 48 (2017), 55 (2018) – 2019, 38 (2019), 65 (2020), 97 (2021), 53 (2022), 42 (2023), 58 (2024)

Cela conforte la stabilité du nombre total de LLS (voir le tableau de Sud-Ouest), et la diminution tendancielle de la mise en location de nouveaux logements, entre le début des années 2010 et aujourd’hui, à savoir sous les deux mandats de ce maire.

Pire encore : Les 58 logements locatifs pour 2024 comprennent 31 PLI pour cadres (rappel : les BRS seraient à ajouter), contre seulement 27 locations sociales classiques… La municipalité ne saurait mieux manifester son abandon du logement des classes populaires.

La faute aux riverains

Et déjà un premier avertissement du maire : on fera cela malgré les recours des riverains dans des pavillons. Il y revient spécifiquement (à 16’34) en ciblant les opposants à l’urbanisation du domaine de Lana, accusés d’être des NIMBY (Not In My BackYard – pas près de chez moi). Et justifie ainsi le projet « là où passe le bus avec une cadence extrêmement importante, ne pas imaginer qu’on puisse construire des logements le long, c’est une aberration ». Merci pour les embouteillages déjà existants avenue Duvergier de Hauranne. Il a bien conscience que cela gêne les propriétaires de pavillons, mais il assume de faire des mécontents.

Remarque : sans nier l’existence du phénomène Nimby, c’est une défausse facile, permanente y compris chez les bailleurs, pour limiter le logement social et faire oublier des dossiers mal ficelés.

La faute aux communes voisines

Deuxième développement du maire : c’est aux communes voisines de faire davantage d’efforts. Il y revient à plusieurs reprises dans le débat : en interrompant Jean-Claude Iriart pour l’inviter à aller parler aux communes voisines de la nécessité de faire du logement social ; en se plaignant un peu plus tard, d’être seul contre tous à l’agglo : il dit craindre un « appel d’air » (25’15) s’il fait plus de logements sociaux, on vient chercher des logements sociaux à Bayonne, car il n’y en a plus qu’à Bayonne. Pour lui, c’est de la mixité sociale que se limiter.

Appel d’air ? : la référence à l’appel d’air, ce ne sont pas des mots innocents. Cela permet au candidat d’extrême droite, qui prend la parole ensuite, d’embrayer sur l’excès de population à Bayonne.

Un maire pro-communiste ?

Pour conclure son intervention, le maire rend hommage à la loi SRU, votée en 2000 sous l’égide d’un ministre communiste, Jean-Claude Gayssot

Mystification : la loi SRU ne concernait que les locations HLM. Dès le Début, Bayonne était très au-delà de l’indice SRU (période Henri Grenet). Depuis, la loi SRU a été modifiée à plusieurs reprises, notamment pour inclure l’accession sociale, dont les BRS. Elle est encore promise à modification en incluant les locations « intermédiaires », LLI. L’indice SRU a de moins en moins de sens pour mesurer l’effort en faveur du logement des classes populaires. Il est artificiellement gonflé pour éviter de construire suffisamment de LLS.

L’indice le plus fidèle à la vocation initiale de la loi SRU est le rapport entre les LLS et les résidences principales. Pour Bayonne, il tourne depuis des années autour de 21 %. C’est cet indice que Bayonne en Mouvement propose de remonter à 30 %.

Voir mes billets :

Henri Grenet ? Connais pas : Le maire s’abstient aussi de répondre à Henri Etcheto (14’22) qui rappelle que l’indice SRU de Bayonne est un legs d’Henri Grenet, et non le fruit d’une politique favorable au logement social. Le maire s’abstient aussi de commenter le tableau publié la veille par Sud Ouest, qui retrace l’évolution du nombre de locations HLM à Bayonne, et montre la stagnation ces dernières années.

Il y a 6 472 locations sociales à Bayonne en 2024 d’après le tableau de Sud-Ouest (voir la photo plus haut). Quand Jean-Claude Iriart (18’08) propose de renforcer l’offre de logements sociaux, le maire l’interrompt en lui demandant « combien de logements sociaux à Bayonne », il répond de lui-même « 7 000 », avec comme sous-texte, c’est bien assez. En incluant les BRS ? Même idée plus tard dans le débat à propos de « l’appel d’air » : le logement social, çà commence à bien faire.

Silence : Le maire ne lui répondra pas sur la stagnation de l’indice SRU (sauf pour revendiquer 27%). Il ne relèvera pas davantage que les 3/4 des demandeurs de HLM sont éligibles aux logements très sociaux

C’est au tour de Sandra Perreira-Ostanel d’être interrompue par le maire à un moment où elle défend la proposition d’augmenter le nombre de logements sociaux. Il lui assène (22’45) le projet Citadelle : 637 logements, dont 67 % de logements sociaux. Chiffres qu’il répètera quelques minutes plus tard en interrompant Henri Etcheto cette fois

Mystification et scandale : Les chiffres exacts pour le projet Citadelle sont extraits du dossier soumis à enquête publique pour la modif 18 du PLU – ils sont repris à l’identique dans la fiche des « territoires engagés pour le logement » de juillet 2024, hormis la décomposition des PLS entre « familiaux » et « étudiants » : 81 PLAI, 107 PLUS (soit 188 HLM), 23 PLS familiaux (soit 211 LLS anciens, versus 241 détruits), 110 PLS « étudiants » (soit 391 LS au titre SRU), 184 libres, donc un total de l’opération 575 logements.

Le nouveau chiffre (637) avancé par le maire n’apparaît dans aucun document public. Pour atteindre 67 % de logements sociaux « à la SRU », il faut prendre en compte les logements étudiants. L’effort pour des locations traditionnelles, reste important, autour de 49 % de l’opération si l’on inclut les PLS familiaux. Mais ce qui rend cette opération scandaleuse, c’est la diminution du nombre de HLM entre l’avant et l’après.

Le projet de PLUi proposé par la municipalité actuelle

Dernière passe d’armes, concernant le futur PLUi. Jean-Claude Iriart regrette que le maire ne parle que des grands projets au-delà de 50 logements, et non des projets plus modestes, et nombreux, où le PLU n’oblige pas à inclure des logements sociaux. Il propose d’une part de remonter l’obligation de logements sociaux à 60 % (au lieu de 40%) dès 20 logements, et d’inclure une obligation de logements sociaux dès 3 logements. Le maire lui répond que son projet de PLUi prévoit le seuil de 8 logements pour les petits projets.

Silence sur la régression du PLUi  : Dans le projet de PLUi, il y a une modification essentielle au regard de la situation actuelle : si la proportion de logement SRU reste à 45 % dans les opérations de plus de 50 logements, la répartition entre LLS et BRS, qui était de 2 pour 1, passe à 45 % de LLS (au final, ce sera donc 45 % de 45 %, soit 20 % de LLS dans une opération) contre 55 % de BRS (auxquels les PLS seraient assimilés). 20 % de LLS et 55 % de libres : le choix du maire sont clairs : changer la population en diminuant le part de HLM et pousser les demandeurs populaires actuels dehors. Pour des opérations entre 20 et 50 logements, le PLUi réduit la part sociale à 30 % (40 % dans les quartiers périphériques). Voir plus loin la photo du projet de PLUi.

Recherche logement social désespérément dans le programme du maire

Pour préciser les propositions « logement » du maire, on peut compléter les interventions lors du débat de Sud Ouest par la page 10 (« faciliter le logement à Bayonne ») de son programme et par sa réponse écrite sur le sujet, publiée le 3 mars dans Sud-Ouest en même que les réponses des autres candidat.e.s sur ce thème.

Dans la contribution pour Sud Ouest, après la critique contre les communes voisines qui ne respectent pas la loi SRU, le maire affirme vouloir maintenir « au minimum » l’indice SRU à son niveau actuel de 27 %. Il définit 3 leviers : rénovation de l’habitat privé dans le centre ancien, ;réhabilitation du parc social privé (note : si le LS entre dans cette action, il n’est pas question de logement public) ; opérations innovantes autour de l’habitat participatif ou intergénérationnel (note : c’est bien, mais ne répond que très très partiellement aux besoins en logements). Et pour conclure, l’objectif de mixité sociale est réaffirmé, avec cet outil : des BRS por permettre à nos jeunes d’accéder à la propriété.

Dans le programme, les mots « logement social » ont même disparu. On parle de poursuite de la réhabilitation du centre ancien, de protection du patrimoine, d’encadrement de l’urbanisation dans les quartiers pavillonnaires, de « poursuite du programme de réhabilitation des logements à Cam de Prats, au Polo Beyris, à la Citadelle » : ce sont des logements locatifs sociaux, mais ces mots semblent être devenus tabous. A noter de plus que la réhabilitation de Cam de Prats est en cours, et que pour Citadelle (voir plus haut), en fait de réhabilitation, il s’agit d’une destruction des logements locatifs actuels.

Au final, la construction de HLM (LLS) est devenu une question secondaire du nouveau programme du maire. Tout au plus met-il en avant leur rénovation. Plus que jamais, la référence à la mixité sociale, la confusion entre les locations et les accessions sociales, l’utilisation en trompe l’oeil de l’indice SRU pour minorer les location sociales, traduisent une politique consciente de peuplement à Bayonne : le « tout classes moyennes et supérieures » pour diminuer la part de HLM et pousser les demandeurs populaires actuels dehors.

Plus que jamais, comme le rappelle la campagne de communication dans plusieurs journaux de la Fédération des Offices Publics de l’Habitat, « c’est du logement social public qu’il nous faut ». C’est la seule forme de logement accessible aux classes populaires, et totalement hors spéculation. Les BRS, quant à eux, sont du logement privé, même si le foncier reste public pour les sortir aussi de la spéculation immobilière, et ils sont peu accessibles aux classes populaires.

Patrick Petitjean, 6 mars 2026

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