
tribune de la séance d’ouverture
Les 15-17 septembre, c’était la 9e édition du festival Climax à Darwin (Bordeaux) qui, après « Les Résistantes » au Larzac, s’est placé cette année sous la bannière « Resist ». Comme toujours, il a revisité les thèmes essentiels de l’écologie avec une focale spécifique sur les peuples autochtones et ce qu’on peut apprendre d’eux : Resist. Il s’est terminé par un appel urgent de Raoni contre la remise en cause de leurs terres par le parlement brésilien.
Tables rondes et conférences dans la journée, concerts le soir, un « village des activistes » avec une trentaine d’associations, il y en a pour tous publics à Climax pendant 3 jours.

Ce serait trop long de parler en détails des sujets débattus. Je vais me concentrer sur 3 moments forts ou plus originaux, et donc juste mentionner les autres thèmes qui furent abordés : climat et migrations, dont une table ronde avec SOS Méditerranée et une conférence de François Gemenne ; Ecologie radicale et désobéissance civile avec Greenpeace et les Soulèvements de la terre ; une table ronde sur « la résistance en héritage » avec de très nombreux invités (voir la photo) ; une table ronde « Resisters, alliances sororales pour la défense du vivant » ; et un « stand up » de Paul Watson (la séance la plus suivie, avec plusieurs centaines de participants), mis à l’écart de Sea-Sheperd global, mais toujours soutenu par la branche française (la plus nombreuse).

(tribune pour le débat « la résistance en héritage »)

En complément du festival, a été organisée une « marche des fragilités », en solidarité autant avec les espèces en voie d’extinction que les humains en situation d’exclusion. Elle s’est terminée par une offrande à la Garonne pour lui donner une dimension spirituelle.
L’appel de Raoni pour les droits fonciers des peuples indigènes

(Raoni lors de la séance d’ouverture)
Commençons donc par la fin. Depuis l’époque Bolsonaro, le lobby agro-industriel et les parlementaires de droite et l’extrême-droite essaient de détricoter le processus de démarcation des terres indigènes, datant de la constitution post-dictature. Sur ces terres, il y a reconnaissance des droits fonciers historiques de ces peuples, ce qui va avec de nombreuses mesures de protection des terres.
La loi que la droite et l’extrême-droite est en train de faire voter, dite « seuil temporel » (« marco temporal ») est de limiter dans le temps cette démarcation aux peuples qui le réclamaient déjà avant la constitution de 1988. Cette loi comporte aussi d’autres mesures tout aussi régressives.
Droite et extrême-droite sont assurées de la majorité dans les deux chambres au Brésil. Tout ce que peut faire Sonia Guajajara, la ministre indigène, c’est de retarder les votes pour laisser le temps au tribunal supérieur fédéral de se prononcer sur le projet de loi, et, sinon le rejeter, du moins en enlever les aspects les plus dangereux.
Voir : https://www.autresbresils.net/Seuil-temporel-Sonia-Guajajara-veut-un-debat-approfondi-au-Senat
Au moment même où cet article va être mis sur le blog, le journal Le Monde nous apprend que le Tribunal supérieur fédéral vient de rejeter la thèse du seuil temporel le 21 septembre. Les peuples indigènes ont gagné. https://www.lemonde.fr/international/article/2023/09/22/au-bresil-les-indigenes-remportent-un-proces-crucial-pour-la-sauvegarde-de-leurs-terres_6190407_3210.html

Par hasard, la question générale des droits fonciers des peuples indigènes s’est invitée à Bruxelles, où est débattue une directive sur « le devoir de vigilance des entreprises en matière de durabilité », qui devait inclure une référence aux droits fonciers des peuples indigènes et à la déclaration de l’ONU sur les droits des peuples autochtones (septembre 2007).
Problème : l’État français refuse la reconnaissance de droits fonciers spécifiques pour les peuples indigènes sur son territoire, dont la Guyane, au nom de l’égalité entre tous les citoyens. Une partie de la Commission Européenne veut retirer la référence aux peuples indigènes. Macron est devant une belle contradiction : soutenir les droits des peuples indigènes en Amazonie, sauf en Guyane…
Un nouveau thème : l’écologie décoloniale
Pour la première fois, je crois, le thème de l’écologie décoloniale a fait l’objet d’un débat, avec Soraya Fettih (350.org) et Karfa Sira Diallo (Mémoires et Partages).
Dans cette table ronde intitulée « écologie décoloniale : pour refaire un monde commun », il a été beaucoup question des origines coloniales du conservationnisme, mais aussi de l’actualité de l’héritage colonial dans une affaire comme celle du chlordécone aux Antilles, et plus globalement sur les relations entre écologie et colonialité (c’est-à-dire la persistance des schémas de pensée, des relations économiques et des dominations héritées de la période coloniale), avec une référence constante au livre de Malcom Ferdinand, « Une écologie décoloniale. Penser l’écologie depuis le monde caribéen » (2019).
Karfa Sira Diallo, Bordelais, élu au Conseil régional avec EELV, est connu pour son travail sur la mémoire de l’esclavage, en particulier sur le passé négrier de nombreux ports français de la côte Atlantique. Il organise régulièrement des parcours sur ce sujet à Bordeaux, mais aussi à Bayonne comme encore ce dimanche 17 lors des journées du patrimoine. https://memoiresetpartages.com/
Soraya Fettih est principalement intervenue sur le projet EACOP, ce projet dévastateur d’exploitation pétrolière et d’oléoduc de Total en Tanzanie et Ouganda, contre lequel se battent les populations locales et des ONG. Voir cette lutte :
On peut rattacher au thème de la colonialité la conférence que devait donner Fatima Ouassak, intitulée « écologie pirate et quartiers populaires ». Elle est fondatrice du « Front des mères », mais surtout, dans le quartier La Noue entre Montreuil et Bagnolet, elle est à l’origine de Verdragon, une « maison de l’écologie populaire », qui est un lieu-repère sur l’alimentation, l’école, la solidarité, les enfants, dans un quartier populaire. Elle a récemment publié « Pour une écologie pirate ». Ayant dû se décommander, elle a été remplacée par un petit film sur la fête des enfants pirates de Verdragon.

Résister au désastre ? Faire alliance avec le vivant et ses gardiens
Cette table ronde fut le moment le plus étrange de Climax. Elle accueillait des chamanes, Lena Creus (Sami, Suède), Moira Mellon (Mapuche, Argentine), la Cacique Tanone et Ururay (Kariri Xoco, Brésil) ; Franck Desplanques, photographe et journaliste (spécialiste des peuples de Sibérie) ; et… Marie Toussaint, juriste, députée écologiste européenne, initiatrice de « Notre affaire à tous » (Bordeaux).
La table ronde était ainsi présentée :
« La crise écologique contemporaine est une crise de l’économie extractiviste. C’est aussi une crise des diversités du monde vivant autant qu’une crise de nos relations au vivant lui-même.
Ces situations de crise peuvent être appréhendées comme des des opportunités de voir autrement ce qui nous entoure. Des formes de relation au monde qui avaient été passées sous silence ou écrasées resurgissent comme des voies de passage possibles.
Les peuples premiers, gardiens et gardiennes de sites sacrés et des savoirs ancestraux, savent que la terre ne s’est pas tue, les esprits de la terre, les esprits de l’eau, de l’air, du feu sont en colère quand les humains ne respectent pas les lois d’équilibre qui sont à la fois sociales, environnementales, cosmologiques et spirituelles. Des siècles de discriminations, de colonisation et de spoliations ont poussé ces communautés autochtones à travers le monde à s’engager dans une lutte pour faire respecter leurs droits, défendre leurs territoires, leurs cultures, leurs identités.
Du chamanisme, aux rêves et rites totémiques, des luttes pour des droits à la terre aux pratiques visant à devenir territoire autonome pour résister à l’accélération des politiques prédatrices, Ils nous laissent entrevoir une multitude d’initiatives porteuses d’un même engagement : prendre soin de nos existences humaines et non humaines et défendre le vivant en résistant contre la destruction des milieux de vie, rivières, forêts …Des cosmologies qui ne sont pas seulement des visions mais des pratiques pour la résistance et l’action. »
Le droit est-il un chamanisme occidental ? Plus prosaïquement, Marie Toussaint était appelée à intervenir sur le rôle croissant du droit dans la protection de l’environnement, et de la reconnaissance de fleuves ou forêts comme sujets de droit. En Nouvelle Zélande, Equateur, mais aussi en Corse, sans oublier les demandes en cours pour la Loire et la Garonne.
(inter) Darwin en situation précaire
Dans la table ronde « Sous le béton, la terre », Philippe Barre, fondateur de l’écosystème Darwin, a rappelé que la situation du lieu était toujours précaire. Il se situe dans une ZAC pilotée par Bordeaux Métropole Aménagement (BMA). Une occupation précaire avait été accordée par Juppé il y a plusieurs années dans cette ancienne caserne Niel. Depuis, le béton de l’écoquartier n’en finit pas de couler, à gauche, à droite, et en arrière du site. Darwin avait pu acheter une première parcelle (le long du quai), mais cela en était resté là.
Les négociations avec la mairie EELV de Bordeaux ont abouti en décembre 2022, avec la constitution d’une co-société entre la Ville et Darwin pour acquérir la parcelle limitrophe, et la sortir de la ZAC. Le processus est en cours. Par contre, Marignan, qui construit sur la ZAC pour BMA, n’a pas voulu lâcher prise sur la parcelle suivante, où Darwin avait aussi des activités. Elle a acquis (notamment) cette parcelle en septembre 2022, et procéder à la destruction des bâtiements qui s’y trouvaient l’été dernier, malgré une procédure en référé de Darwin.
La réduction de l’espace accordé à Darwin est visible depuis ma première visite en 2019. L’objectif de BMA / Marignan semble être d’étouffer Darwin au milieu d’un écoquartier privé pour en diminuer le pouvoir d’attraction : c’est un des lieux les plus visités de Bordeaux.
Patrick Petitjean 22 septembre 2023